À cent cinquante mètres de l’entrée, le plafond descend sous quatre-vingts centimètres. Passé cet endroit, on n’avance plus debout : on pose les mains, on pose les genoux, et on continue. Le sol est une argile grasse qui garde tout : la plante d’un pied, une paume à plat, la marque d’une rotule. Il y a quatorze mille ans, cinq personnes et un chien sont passés par là.

La grotte s’appelle la Bàsura, « la sorcière » en ligure. Elle s’ouvre au-dessus du village de Toirano, entre Gênes et la frontière française, et une partie de ses galeries est restée si longtemps inaccessible que le sol y a traversé les millénaires sans être piétiné. On y a relevé cent quatre-vingts traces humaines : des empreintes de pieds nus, des mains posées à plat, des marques de genoux, des doigts traînés sur l’argile molle des parois.

En 2019, une équipe conduite par Marco Romano, de l’université de Rome La Sapienza, a fait à ces traces ce que l’on fait d’ordinaire aux pistes d’animaux fossiles : elle les a mesurées une à une, puis triées. Cinq personnes, et cinq seulement. Un adulte d’environ 1,67 m. Un adolescent d’environ 1,48 m. Un enfant de 1,35 m, huit à onze ans. Un autre de 1,10 m, cinq ou six ans. Et un dernier de 88 centimètres, à peu près trois ans, une douzaine de kilos.

Trois enfants, donc, dont un tout petit, à cent cinquante mètres sous terre, dans le noir absolu, à un endroit où il faut ramper. Ces traces de reptation sont d’ailleurs les premières jamais identifiées avec certitude dans le registre mondial des empreintes humaines. Et la superposition des pas montre que le groupe est entré en une seule fois, à la file, le plus grand devant, tous les autres marchant dans ses pas.

Les datations placent la visite entre 14 780 et 14 060 ans avant le présent. Quant au chien, il n’a été identifié qu’en 2026 : l’analyse de ses empreintes (un seul individu, adulte, une quarantaine de kilos, environ 70 centimètres au garrot) en fait la plus ancienne preuve directe d’un chien accompagnant des humains. Ses pas croisent les leurs, tantôt dessus, tantôt dessous. Il n’a pas traversé la grotte avant eux ni après : il y était avec eux, longeant la paroi.

Restait la lumière. Une étude parue la même année a analysé les charbons piétinés dans l’argile, puis refait l’expérience sur place. Ce n’étaient ni des torches de résine ni des lampes à graisse, mais de simples brindilles de pin, deux ou trois centimètres de diamètre. Elles éclairent peu, et c’est précisément l’intérêt : elles n’éblouissent pas, consomment peu d’air et durent longtemps. Une vingtaine de brindilles de trente centimètres suffisent à faire l’aller et le retour.

Les empreintes ne disent pas le sexe des enfants. Nous avons imaginé la voix de l’aînée des trois : une fille, disons, d’environ neuf ans.

Pourquoi entrer si loin ? Il n’y avait rien à chercher là-dessous.

Rien à chercher, c’est vrai. Nous ne dormions pas dedans, nous n’y avions rien caché, il n’y avait ni gibier ni eau bonne à boire. Nous sommes entrés parce que c’était là et que personne n’y était allé. Vous cherchez toujours une raison sérieuse à ce que nous faisions. Celle-là n’en avait pas d’autre que la nôtre : savoir jusqu’où ça allait.

Qui portait la lumière ?

Chacun la sienne. Une brindille de pin, pas plus grosse qu’un doigt, qu’on rallume à celle du voisin quand elle s’éteint. On n’emporte pas un grand feu sous la terre : il mange l’air, il aveugle, et quand il s’arrête on n’a plus rien. Une petite flamme, on la comprend. Elle éclaire trois pas devant : trois pas, c’est tout ce qu’il faut, et c’est tout ce qu’il faut pour continuer d’avoir peur juste ce qu’il faut.

Le plus petit avait trois ans. Qui s’en occupait ?

Nous. Personne en particulier, donc tout le monde. Il marchait quand ça montait, il avançait à quatre pattes quand le toit descendait, et il ne s’est pas plaint parce qu’à cet âge on ne sait pas encore qu’il faudrait se plaindre. Vous avez retrouvé ses mains posées à plat dans la boue ? Alors vous savez qu’il n’a pas été porté tout du long. Ce n’était pas de la cruauté. C’était la façon dont on apprend : on vient, on fait comme les autres, on est fatigué.

Vous n’aviez pas peur ? La grotte avait été occupée par les ours.

Leurs os y étaient encore, et leurs griffades sur la paroi, larges comme ma main ouverte. On les a vus. Le grand est passé devant, il a continué, nous avons continué. Voilà ce que c’est qu’un adulte, chez nous : quelqu’un qui passe devant à l’endroit où l’on aurait envie de s’arrêter.

Grande stalagmite dans une salle des grottes de Toirano
Les grottes de Toirano. C’est sur une concrétion de ce genre, dans la salle dite « des mystères », que les jeunes ont plaqué des poignées d’argile · chacun à la hauteur de son bras. · Cristian Buda · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

On a retrouvé de l’argile plaquée sur une grande concrétion, à des hauteurs différentes.

(Elle rit.) Vous avez donc mesuré ça aussi. Oui. On prend l’argile au sol, elle est froide et elle tient, et on la colle sur la pierre blanche. Chacun met la sienne où il arrive. Celle du petit est en bas, la mienne au milieu, celle du grand tout en haut. Ce n’est pas une prière, ce n’est pas un signe pour personne : c’est simplement une chose qu’on fait, ensemble, au bout du chemin. Vous appelez cette salle « la salle des mystères ». Nous, nous l’appelions le fond.

Et le chien ?

Il longeait la paroi. Il n’aime pas le milieu des passages, il n’a jamais aimé; il va où il peut toucher quelque chose de l’épaule. Il n’a pas ouvert la route, il ne nous a pas suivis non plus ; il était entre nous, à sa place, comme quelqu’un. Je crois que c’est ce qui vous étonnera le plus : pas qu’il soit venu, mais que personne, ce jour-là, n’ait trouvé cela remarquable.

Qu’aimeriez-vous que l’on retienne ?

Que nous n’avons pas été laissés à l’entrée. On raconte les enfants d’avant comme des bouches à nourrir qui attendent au camp qu’on revienne. Nous étions dans le boyau, à quatre pattes, avec notre brindille, à cent cinquante mètres du jour. Ce que vous avez retrouvé, ce ne sont pas les traces d’un groupe d’adultes accompagné d’enfants. Ce sont les traces d’un groupe.

Pour aller plus loin

La force du travail de l’équipe de Marco Romano tient à sa méthode : appliquer aux traces humaines l’ichnologie, cette discipline qui reconstitue un animal à partir de ses pas. Longueur et largeur du pied, profondeur de l’enfoncement, écartement des empreintes, angle du talon : tout cela livre une taille, une masse, un âge approximatif, et permet de distinguer les individus les uns des autres. Cent quatre-vingts traces, cinq producteurs, un ordre de passage.

Ce que cela change est considérable. On savait depuis longtemps que des enfants avaient laissé des empreintes dans des grottes ornées : au Tuc d’Audoubert, à Chauvet, à Niaux. On ignorait s’ils y étaient entrés en observateurs passifs, portés, encadrés. À la Bàsura, les traces montrent des enfants qui se déplacent par eux-mêmes, qui rampent là où il faut ramper, et qui participent à ce qui se fait au fond. L’enfance préhistorique cesse d’être un temps d’attente pour devenir un apprentissage en marche.

Il faut noter aussi ce que l’étude ne dit pas. La « salle des mystères » porte ce nom depuis les années 1950, quand on y voyait les vestiges d’un rite : des boulettes d’argile lancées contre la paroi, une stalagmite vaguement animale prise pour cible. L’analyse des hauteurs a déplacé la lecture. L’argile a été prélevée au sol et appliquée à bout de bras, chacun à sa taille : c’est le geste d’un groupe de jeunes au terme d’une exploration, et il n’est pas nécessaire d’invoquer une cérémonie pour l’expliquer. La préhistoire n’a pas toujours besoin d’être sacrée pour être humaine.

Enfin, le chien. Que ses empreintes s’entremêlent à celles des humains, dans une galerie où l’on ne va pas par hasard, fait de la Bàsura la plus ancienne attestation directe d’un chien domestique accompagnant des personnes. Non pas un loup rôdant autour d’un campement : un animal qui entre dans le noir avec une famille, et qui en ressort avec elle.

Les grottes de Toirano se visitent toute l’année.

Prochain épisode : à Soungir, en Russie, deux enfants ont été enterrés tête contre tête sous des milliers de perles d’ivoire de mammouth. Chacune demandait environ une heure de travail.