
Portrait
Massif et trapu, le mammouth laineux était admirablement armé contre le froid : une épaisse toison de longs poils doublée d’un sous-poil laineux, une bosse de graisse sur le garrot, de petites oreilles et une queue courte limitant les pertes de chaleur. Ses longues défenses recourbées, parfois longues de plus de trois mètres, lui servaient à dégager la neige et, sans doute, à s’imposer entre mâles.
Il était plus petit que l’éléphant d’Afrique (2,7 à 3,4 m au garrot pour six tonnes au maximum) mais bâti plus ramassé. Le crâne, haut et bombé, portait un dôme graisseux; le dos, en pente vers l’arrière, donnait cette silhouette que les artistes du Paléolithique ont dessinée des centaines de fois sans jamais se tromper.
Une machine à vivre dans le froid
Tout, chez lui, répond au gel. Sous la peau, une couche de graisse atteignait dix centimètres. Les oreilles ne dépassaient pas trente centimètres, celles d’un éléphant d’Afrique en font cent quatre-vingts, et l’anus se fermait par un rabat de peau. Le sang lui-même était adapté : l’hémoglobine du mammouth libère l’oxygène à basse température, là où la nôtre le retient.
Ses molaires comptaient jusqu’à vingt-six lames d’émail, contre une dizaine chez l’éléphant d’Asie : une véritable râpe à graminées, renouvelée six fois au cours de la vie. Quand la sixième s’usait, vers soixante ans, l’animal ne pouvait plus broyer et mourait de faim.
Mode de vie
Il vivait en hardes dans un immense biome aujourd’hui disparu, la « steppe à mammouths » : une prairie froide et sèche qui s’étendait de l’Europe de l’Ouest à l’Amérique du Nord. Un adulte engloutissait chaque jour des centaines de kilos d’herbe.
Comme chez les éléphants actuels, les troupeaux étaient probablement matriarcaux : des femelles apparentées et leurs jeunes, conduits par la plus âgée, les mâles vivant seuls ou en petits groupes. Une étude isotopique menée sur une défense d’Alaska a permis de reconstituer le parcours d’un mâle année par année : il avait couvert de quoi faire deux fois le tour de la Terre en vingt-huit ans de vie.

Ce que les carcasses gelées ont livré
Le froid sibérien a conservé jusqu’à nous des individus entiers, peau, poils et dernier repas compris. Le petit Liouba, une femelle d’un mois découverte en 2007 dans le Yamal, avait encore du lait maternel dans l’estomac et de la boue dans la trachée : elle s’était noyée.
Ces carcasses ont livré de l’ADN, des protéines, des parasites intestinaux et jusqu’au contenu de l’intestin; au point que l’on connaît mieux le régime alimentaire du mammouth que celui de bien des animaux vivants. On sait ainsi qu’il mangeait surtout des graminées et des carex, avec une part de saules et d’herbes à fleurs plus grande qu’on ne le croyait.
Dans le monde des premiers humains
Le mammouth est omniprésent dans l’art des chasseurs-cueilleurs : gravé et peint par centaines à Rouffignac (que l’on surnomme la grotte aux cent mammouths, dessiné à Chauvet, sculpté dans l’ivoire à Vogelherd.)
Ses os et ses défenses fournissaient matière à outils, à figurines et même à des huttes : à Mejyritch, en Ukraine, quatre habitations ont été bâties avec les ossements d’une centaine d’individus, mâchoires emboîtées en épi. Sa chasse, périlleuse, nourrissait et équipait des groupes entiers, mais une partie de ces os provenait sans doute d’animaux morts naturellement, récoltés sur les charniers gelés des berges.
Le ressusciter ?
Le mammouth est l’animal disparu dont on parle le plus de faire revenir. Le projet ne consiste pas à cloner un individu : aucune cellule vivante n’a survécu au gel, mais à modifier le génome d’un éléphant d’Asie, son plus proche parent vivant, en y introduisant les gènes du froid : toison, graisse, hémoglobine adaptée, petites oreilles.
Ce ne serait donc pas un mammouth, mais un éléphant velu capable de vivre en Sibérie. Les objections sont nombreuses et sérieuses : gestation de vingt-deux mois chez une espèce elle-même menacée, absence de troupeau pour transmettre les comportements, et une question simple; à quoi bon ramener une espèce dans un monde dont la steppe qui la nourrissait a disparu ?
Disparition
Au sortir de la dernière glaciation, le réchauffement morcelle la steppe : la prairie sèche cède aux tourbières et à la forêt, et la nourriture disparaît. La pression de la chasse a sans doute précipité un déclin déjà engagé; le débat entre climat et prédation humaine n’est pas tranché, et les deux causes ont probablement joué ensemble.
Les continents le perdent voici environ 10 000 ans. Mais une population naine survit sur l’île de Wrangel, en mer de Sibérie orientale, jusque vers 4 000 ans avant le présent; au temps déjà des premières cités et des pyramides. Isolée, consanguine, elle accumulait les mutations délétères : son génome montre une population condamnée bien avant de s’éteindre.





