Au nord du Vietnam, dans la province de Ninh Bình, un cimetière néolithique vieux de quelque quatre mille ans a livré une centaine de sépultures. L’une d’elles porte un numéro de fouille : Man Bac, sépulture 9.

C’est un jeune homme, mort vers vingt-cinq ans. Ses vertèbres cervicales sont soudées entre elles (une malformation congénitale, le syndrome de Klippel-Feil) et les complications qui en ont découlé l’ont laissé, vers ses quinze ans, à peu près entièrement paralysé : jambes inertes, bras à peine mobiles, tronc sans appui.

Il a vécu près de dix ans dans cet état. Et c’est ce que ses os ne montrent pas qui le démontre : aucune escarre, aucune infection osseuse, aucune fracture de chute, aucune dénutrition marquée. Un corps immobile, sans soins, ne ressemble pas à cela. Il faut, pour arriver à ce résultat, qu’on l’ait nourri, lavé, retourné, déplacé, tenu propre : chaque jour, pendant une décennie, sans relâche et sans hôpital.

En 2011, Lorna Tilley et Marc Oxenham ont publié son cas dans l’International Journal of Paleopathology. Il a fondé une discipline : l’archéologie du soin.

Nous avons imaginé sa voix. Il ne peut pas tourner la tête.

Où êtes-vous, en ce moment ?

Là où l’on m’a mis ce matin : sous l’auvent, du côté qui voit la rizière. C’est une chose à laquelle vous ne pensez jamais et qui occupe toute ma journée : je suis où l’on me pose. Si l’on m’a tourné vers le mur, je regarde le mur jusqu’au soir. Si l’on m’a bien installé, je vois les gens travailler, et c’est une bonne journée.

Que s’est-il passé, à quinze ans ?

Une fièvre, et au bout de la fièvre mes jambes ne répondaient plus. Puis les mains. Cela a été vite, quelques semaines, peut-être moins. Je me souviens du moment où j’ai compris que cela ne reviendrait pas : ce n’est pas le jour où je n’ai pas pu me lever, c’est le jour où j’ai vu ma mère cesser d’attendre que je me lève.

Décrivez-nous ce qu’il faut faire pour vous, chaque jour.

Tout. Me faire boire, plusieurs fois; c’est cela le plus difficile, on l’ignore toujours ; un homme couché qui ne boit pas meurt en quelques jours et personne ne comprend pourquoi. Me porter la nourriture à la bouche. Me laver, et laver ce qui vient de moi. Me retourner, parce qu’un corps qui ne bouge pas s’use contre lui-même et se creuse de plaies. Me déplacer quand il pleut. Chasser les mouches. Cela n’a rien d’héroïque. C’est répétitif, c’est sale, et cela ne s’arrête jamais.

Vallée calcaire près de Tam Cốc, à Ninh Bình : rizières, cours d’eau et buffles au pâturage
Une vallée de Ninh Bình aujourd’hui. Il y a quatre mille ans, la riziculture y mobilisait tous les bras · et le village en détournait quelques-uns, chaque jour, pour un homme immobile. · Teddy Dundj · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Qui s’en charge ?

Pas une personne, c’est le point que je voudrais qu’on comprenne. Une seule s’y épuiserait en un an. Chez nous, c’est réparti : ma mère, mes sœurs, un oncle, des enfants pour les petites choses. Quand le riz demande tout le monde, quelqu’un reste quand même. Cela veut dire qu’à chaque saison, ce village accepte de retirer des bras aux champs pour un homme qui n’y retournera pas. Ce n’est pas de la bonté d’une personne : c’est une décision de tous, reprise chaque matin pendant dix ans.

Vous arrive-t-il de penser que vous êtes un poids ?

Tous les jours. Et l’on m’a répondu tous les jours, non par des paroles, on ne parle pas de ces choses, mais par le fait de revenir. Je crois que c’est ainsi qu’on tient : pas parce qu’on vous rassure, mais parce que quelqu’un est là à l’heure où il a dit qu’il serait là. Je n’ai rien produit pendant dix ans. Je n’ai rien cultivé, rien porté, rien construit. On m’a gardé quand même.

Que donnez-vous, en échange ?

Rien qui se pèse. Je regarde, et je vois ce que les gens occupés ne voient pas : qui va mal, qui ment, quel enfant a besoin qu’on s’assoie près de lui. On vient me parler, parce que je suis toujours là et que je ne répète rien. Peut-être qu’un village a besoin d’un homme immobile. Peut-être aussi que non, et qu’on m’a gardé sans raison. C’est cette deuxième possibilité qui devrait vous intéresser.

Un mot pour ceux qui viendront ?

Que vous mesurerez nos sociétés à leurs outils, à leurs greniers, à leurs tombes riches. Mesurez-les plutôt à ceci : combien de temps y garde-t-on quelqu’un qui ne rendra rien ? Dix ans, chez nous. Comparez, si vous l’osez.

Pour aller plus loin

Le cimetière de Man Bac, dans la province de Ninh Bình, appartient au Néolithique final du delta du fleuve Rouge (environ 3 700 à 4 000 ans avant le présent), à la charnière entre populations de chasseurs-cueilleurs et agriculteurs venus du nord.

La sépulture 9 est le cas fondateur de la bioarchéologie du soin, formalisée par Lorna Tilley et Marc Oxenham en 2011 : une méthode en quatre étapes qui part du diagnostic, en déduit les limitations concrètes, en infère les soins minimaux nécessaires à la survie, puis interroge ce que cela implique socialement. La force de ce dossier tient à l’argument négatif : l’absence d’escarres et d’infections chez un tétraplégique ayant survécu dix ans est très difficile à expliquer autrement que par des soins constants.

Le degré exact de la paralysie et le diagnostic précis restent discutés, comme toujours en paléopathologie. La durée de survie et l’état du squelette, eux, ne le sont pas.

Cinquième et dernier épisode de ce cycle. Les Voix de la Préhistoire reprendront leur cours : celui des savants qui ont fait parler nos origines.