Vanuatu, Fidji, Tonga, Nouvelle-Calédonie : l’ADN de 72 individus couvrant trois millénaires distingue deux vagues de peuplement qui n’ont pas avancé à la même vitesse ; et, dans une communauté fidjienne, l’indice d’une société déjà hiérarchisée.
L’Océanie lointaine a été le dernier grand espace habitable atteint par l’humanité. Il y a environ 3 000 ans, des navigateurs venus des îles du Pacifique occidental franchissent d’un coup des centaines de kilomètres de haute mer et abordent des archipels que personne n’avait jamais vus : Vanuatu, Fidji, Tonga. Ils y déposent une céramique reconnaissable entre toutes, décorée au peigne de motifs géométriques et parfois de visages : la poterie lapita, qui a donné son nom à toute cette culture de colons.
Ce que l’ADN ajoute aux poteries
Ce que l’archéologie racontait des poteries, la paléogénétique le raconte désormais des corps. Une équipe internationale conduite par Michal Feldman et Cosimo Posth, du Centre Senckenberg pour l’évolution humaine et l’environnement à l’université de Tübingen, a séquencé le génome de 72 individus anciens de Vanuatu, Fidji, Tonga, Nouvelle-Calédonie et des communautés polynésiennes du sud du Vanuatu. Les résultats ont paru en août 2026 dans Cell.
Deux vagues, deux vitesses
Le mouvement d’ensemble démarre il y a quelque 5 000 ans depuis l’Asie du Sud-Est insulaire, et atteint les archipels de l’Océanie lointaine il y a environ 3 000 ans. Mais une seconde ascendance, dite papoue, celle des populations installées depuis des dizaines de milliers d’années en Nouvelle-Guinée et dans l’archipel Bismarck, arrive plus tard, et pas partout au même moment : elle est présente au Vanuatu il y a 2 700 ans, à Fidji seulement 500 ans plus tard, vers 2 200 ans.
Ce décalage est le résultat le plus net de l’étude. La vague partie d’Asie du Sud-Est a progressé plus vite que celle venue de Nouvelle-Guinée, comme si la première avait sauté d’archipel en archipel tandis que la seconde suivait, à distance, le sillon déjà tracé. Plus tard encore, il y a environ 1 000 ans, des navigateurs polynésiens venus de l’est reviennent vers l’ouest et s’installent dans le sud du Vanuatu : ce sont les communautés que les spécialistes appellent les outliers polynésiens, et l’ADN confirme leur origine.
Trois mille ans après les premières pirogues, l’ADN montre que la conquête du Pacifique ne fut pas un seul élan, mais deux, séparés de plusieurs siècles.
À Fidji, une parenté à part
Le second résultat est d’un autre ordre : il ne parle plus de migrations mais d’organisation sociale. Dans une communauté fidjienne datée d’il y a environ 1 500 ans, l’ascendance papoue, récemment arrivée, n’est pas répartie de la même façon d’un individu à l’autre. « Cette communauté a connu un métissage papou récent, mais cette ascendance n’était pas répartie de façon homogène en son sein », relève Michal Feldman.
Les analyses de parenté identifient en outre un groupe d’individus apparentés portant un profil génétique distinct du reste du groupe. L’explication avancée par les auteurs : des pratiques matrimoniales et sociales visant à conserver richesse ou statut à l’intérieur d’une même famille. Autrement dit, une société déjà stratifiée, dans un archipel colonisé depuis moins d’un millénaire.
Ce que 72 squelettes ne disent pas
La prudence s’impose sur deux points. D’abord l’échantillon : 72 individus pour cinq ensembles insulaires et trois millénaires, cela reste peu, et chaque site n’est représenté que par une poignée de génomes. Les dates avancées sont des ordres de grandeur, pas des repères au siècle près, et une découverte future peut déplacer l’une ou l’autre.
Ensuite la nature de la preuve : la « stratification sociale » du titre est déduite de la génétique, répartition inégale d’une ascendance, réseaux de parenté, et non de tombes monumentales ou de mobilier funéraire différencié. C’est un indice sérieux, ce n’est pas la démonstration archéologique d’une élite. Le mérite de l’étude est ailleurs : elle montre que l’ADN ancien commence à documenter, dans le Pacifique, non plus seulement d’où venaient les gens, mais comment ils vivaient ensemble une fois arrivés.