Ultime paradoxe de la préhistoire : c'est au moment précis où le métal apparaît que la taille du silex atteint sa perfection absolue. Les artisans du Campaniforme produisent de longs poignards de pierre imitant ceux de cuivre, et de fines pointes de flèche barbelées d'une régularité parfaite. La pierre triomphe une dernière fois, juste avant de céder au bronze.
La fin de la pierre, l'aube des métaux
À la charnière du Néolithique final et de l'âge du Bronze (environ 2900 – 2000 av. J.-C.), l'Europe voit se diffuser une culture reconnaissable à ses gobelets en forme de cloche — d'où son nom, Campaniforme (« en forme de campane »). C'est une période de contacts, d'échanges et de mobilité à l'échelle continentale, où circulent gobelets, parures, premiers objets de cuivre… et un silex d'une qualité exceptionnelle.
Les poignards du Grand-Pressigny
Le sommet de cet art est atteint en Touraine, au Grand-Pressigny (Indre-et-Loire), où affleure un silex blond de qualité rare. On y débite d'immenses lames à partir de nucléus caractéristiques, surnommés « livres de beurre » pour leur forme. Ces longues lames deviennent des poignards soigneusement retouchés, qui imitent délibérément les poignards de cuivre alors réservés à une élite. Exportés dans toute l'Europe de l'Ouest, ils sont des objets recherchés, à la fois outils et marqueurs de statut.
L'archer campaniforme
Le Campaniforme est aussi l'âge de l'arc. Dans les sépultures, un ensemble d'objets revient si souvent qu'on parle d'un « package » de l'archer : de fines pointes de flèche à pédoncule et ailerons (barbelées), taillées par pression avec une précision remarquable, et des brassards de pierre polie — des plaquettes portées au poignet pour le protéger de la corde. L'arc n'est pas qu'une arme de chasse : il devient un emblème, presque un attribut guerrier.
Un chant du cygne
Pourquoi cette floraison de la pierre au seuil de la métallurgie ? Sans doute parce que le métal reste rare, coûteux et fragile : le silex, lui, est abondant, dur et déjà parfaitement maîtrisé. Les tailleurs du Campaniforme rivalisent avec les objets de cuivre, les imitent, les concurrencent — comme pour prouver que la pierre n'a pas dit son dernier mot.
La pierre cède le pas
Ce sursaut sera pourtant sans lendemain. À mesure que la métallurgie du bronze se développe et se diffuse, les outils de métal s'imposent : plus faciles à réaffûter, à refondre, à reproduire. Le silex se cantonne peu à peu aux usages secondaires. Ainsi s'achève, après trois millions d'années, la grande aventure de la pierre taillée — non sur un déclin, mais sur un dernier éclat de virtuosité.