Il est couché dans l’herbe de Locmariaquer, brisé en quatre tronçons, et il reste le plus grand bloc jamais dressé par des hommes de la préhistoire : vingt mètres, environ 280 tonnes. Deux questions l’accompagnent depuis deux siècles, et aucune n’a de réponse assurée.

Un bloc hors norme
Le Grand Menhir brisé est taillé dans un granite qui n’affleure pas sur place : il a fallu l’extraire à plusieurs kilomètres, puis l’amener jusqu’au promontoire qui domine l’entrée du golfe du Morbihan. À lui seul, le transport d’un bloc de ce poids, sans roue ni animal de trait, suppose une organisation collective considérable : des centaines de personnes, des mois de travail, une saison agricole sacrifiée.
Un alignement disparu
Le monolithe n’était pas seul. Les fouilles menées autour du site ont mis au jour les fosses d’implantation de dix-huit autres grands menhirs, alignés, dont le Grand Menhir formait l’extrémité. Cet alignement a été démonté par les Néolithiques eux-mêmes, quelques siècles après son érection.

Des fragments qui voyagent
Le plus troublant vient des dalles gravées des monuments voisins. Un même motif, brisé, se poursuit d’un monument à l’autre : la dalle de couverture de la Table des Marchands, une dalle du cairn de Gavrinis et une dalle du tumulus d’Er Grah proviennent d’un seul et même menhir orné, abattu, débité, puis réemployé comme toiture dans des tombes distantes de plusieurs kilomètres.
Autrement dit : les bâtisseurs n’ont pas seulement dressé des pierres, ils en ont détruit, découpé et recyclé. Le geste est délibéré, organisé, et son sens nous échappe.
Ils ont démonté leurs propres monuments avec autant de soin qu’ils les avaient élevés.

Debout, ou jamais dressé ?
Restent les quatre tronçons. Trois lectures s’affrontent. Le menhir a pu être dressé puis renversé par un séisme, mais aucune secousse de cette ampleur n’est attestée dans la région à cette période. Il a pu se briser pendant l’érection, le chantier ayant échoué. Il a pu enfin être abattu volontairement, ce qui cadrerait avec le démontage de l’alignement et le réemploi des dalles.
La position des morceaux et l’allure des cassures nourrissent les trois hypothèses sans en imposer aucune.
Ce que ce mystère raconte
Nous aimons imaginer des sociétés néolithiques élevant patiemment leurs monuments. Locmariaquer raconte autre chose : une société qui érige, puis renverse, puis réutilise; comme si le monument comptait moins que le geste. Changement de croyance, conflit, refondation ? La pierre ne dit pas pourquoi elle est tombée.


