En 2020, dans une grotte de l’est de Bornéo, une équipe australo-indonésienne dégage la sépulture d’un jeune adulte mort vers dix-neuf ou vingt ans. Le squelette est complet, à un détail près : il manque le tiers inférieur de la jambe gauche.

Ce genre de manque, d’ordinaire, ne prouve rien, les os se dispersent, les carnivores emportent. Ici, l’os raconte autre chose. La section du tibia et du péroné est nette, oblique, et surtout : elle a cicatrisé. Le moignon s’est remodelé, l’os s’est refermé, aucune trace d’infection, aucun signe d’écrasement, ni piège, ni chute, ni mâchoire d’animal. Quelqu’un a coupé, et l’a bien fait.

La grotte s’appelle Liang Tebo. Elle s’ouvre dans le grand karst de Sangkulirang-Mangkalihat, au Kalimantan oriental, un massif de calcaire couvert de forêt où l’on connaît déjà quelques-unes des plus vieilles peintures rupestres du monde. La sépulture a au moins 31 000 ans. L’amputation, elle, a eu lieu bien avant la mort : dans l’enfance. L’enfant a vécu six à neuf ans avec une jambe en moins.

Publiée dans Nature en 2022 par Tim Maloney et ses collègues, la découverte a fait reculer de vingt-quatre mille ans l’origine de la chirurgie.

Nous avons imaginé sa voix, quelques années après l’opération.

Vous souvenez-vous du jour ?

Par morceaux, et je crois que c’est une chance. Je me souviens qu’on m’a tenu. Beaucoup de mains : aux épaules, aux hanches, sur le front. Je me souviens du goût amer de ce qu’on m’a fait boire, et de l’odeur de ce qu’on brûlait à côté. Après, il y a un trou. Puis la fièvre, et des visages penchés sur moi pendant des jours.

Pourquoi vous a-t-on coupé la jambe ?

Parce que la garder me tuait. Je ne sais pas dire ce qu’elle avait ; elle était devenue noire et l’odeur montait. Ceux qui savent ces choses chez nous ont regardé, ont discuté longtemps, et puis l’un d’eux a dit qu’il fallait le faire. Ce n’était pas une punition, ni un sacrifice. C’était un calcul : perdre un pied ou perdre l’enfant.

Le « bouquet de mains » : six mains négatives peintes en ronde sur une paroi de Bornéo
Le « bouquet de mains » de Lubang Jeriji Saléh, dans le même massif karstique. Les habitants de ces grottes peignaient · et opéraient. · Luc-Henri Fage · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Comment coupe-t-on, sans métal ?

Avec de la pierre, et avec du savoir. On ne tranche pas n’importe où : il y a un endroit sous le genou où l’os est simple et où le sang se laisse arrêter. Celui qui m’a opéré savait où passent les veines, comment serrer au-dessus, comment refermer la peau par-dessus le moignon. Il ne l’avait pas inventé ce jour-là. On avait dû le faire avant lui, et le lui apprendre.

Et après ? C’est l’infection qui tue, d’habitude.

Après, c’est plus long que le couteau. On m’a lavé, on m’a changé les feuilles sur la plaie tous les jours, on m’a fait boire des choses affreuses. La forêt d’ici est pleine de plantes qui empêchent le mal de gagner ; nous ne savons pas pourquoi elles marchent, nous savons lesquelles. Et il a fallu que quelqu’un reste avec moi pendant que les autres partaient. Une opération, c’est une heure. Ce qui suit, c’est des mois.

Comment vit-on ici avec une jambe ?

Mal, si l’on est seul ; c’est un pays de rochers et de pentes, il faut grimper pour aller partout. On m’a porté au début, puis j’ai appris. Une béquille de bois, l’épaule d’un frère, et beaucoup de patience de la part de gens pressés. J’ai vécu neuf ans ainsi. Ce n’est pas une survie : j’ai grandi, j’ai eu mon rang, j’ai fait ma part.

Ce qui vous est arrivé est devenu, chez nous, une date importante.

On me l’a dit : la plus ancienne opération connue. Cela me fait sourire. Personne, ce jour-là, n’a pensé faire quelque chose de nouveau. On a fait ce qu’on savait faire, et ce qu’on savait faire, c’était déjà considérable. Vous croyez toujours que nous inventions ; le plus souvent, nous transmettions.

Une leçon, pour finir ?

Qu’une chirurgie ne prouve pas seulement de l’habileté. Elle prouve qu’on a jugé qu’un enfant valait la peine qu’on prenne ce risque, et les mois de charge qui allaient suivre. La lame, n’importe qui peut l’apprendre. C’est la décision qui est difficile.

Pour aller plus loin

L’étude de Tim Maloney, India Dilkes-Hall, Maxime Aubert et leurs collègues, parue dans Nature en 2022, repose sur l’analyse du moignon : section oblique nette, remodelage osseux avancé, absence totale de signes d’infection ou de fracture par écrasement. Ces trois éléments écartent l’accident et l’attaque animale, et signent une amputation chirurgicale suivie d’une longue survie.

La datation, au moins 31 000 ans, est un minimum : elle repose sur le charbon et les sédiments associés à la sépulture. Le précédent record était détenu par un agriculteur néolithique de Buthiers-Boulancourt, en Seine-et-Marne, amputé de l’avant-bras il y a environ 7 000 ans.

Le karst de Sangkulirang-Mangkalihat, où s’ouvre Liang Tebo, abrite aussi la grotte de Lubang Jeriji Saléh et ses parois couvertes de mains négatives et d’un bovidé peint à l’ocre; l’une des plus anciennes figurations animales connues au monde.

Prochain épisode : en Calabre, une adolescente de 1,10 m, ensevelie il y a 12 000 ans dans les bras de quelqu’un, et l’ADN vient de dire qui.