Au bord d’un ancien lac du désert du Néfud, en Arabie saoudite, des outils taillés il y a 60 000 à 50 000 ans ressemblent davantage à ce que produisaient les Néandertaliens qu’à ce que taillaient les premiers Homo sapiens. Aucun ossement ne vient le confirmer : tout repose sur la manière de tailler la pierre.

Un lac là où il n’y a plus que du sable

Le site s’appelle Jebel Katefeh 1, JKF-1 pour les fouilleurs. Il occupe la rive d’un lac disparu, dans le désert du Néfud, au nord de l’Arabie saoudite. Ce sable n’a pas toujours été du sable : à plusieurs reprises au cours du Pléistocène, des phases plus humides ont rempli les cuvettes, fait verdir les abords et attiré les troupeaux, donc les chasseurs. Les outils exhumés à JKF-1 ont été datés par luminescence entre 60 000 et 50 000 ans avant le présent, c’est-à-dire pendant l’une de ces fenêtres favorables.

Jusqu’ici, la présence néandertalienne était solidement établie au Levant, quelques centaines de kilomètres plus au nord, et s’arrêtait là sur les cartes. Le désert passait pour une frontière : franchie par Homo sapiens en route vers l’Asie, pas par ses cousins des latitudes froides.

Reconnaître une main à sa façon de tailler

Faute d’ossement, l’équipe menée par James Blinkhorn a pris le problème par la technique. Elle a rassemblé 704 outils complets provenant d’Afrique, d’Arabie et du Levant, tous compris entre 100 000 et 50 000 ans, et dont l’auteur est connu grâce à des restes humains trouvés au même endroit. Sur cet échantillon de référence, une batterie de tests statistiques sépare les séries néandertaliennes de celles d’Homo sapiens dans plus de 93 % des cas.

Les chercheurs ont ensuite vérifié que la ressemblance observée au Néfud ne s’expliquait pas par autre chose : l’âge des séries, l’environnement, le nombre de pièces ramassées, l’histoire démographique des groupes. C’est bien l’hypothèse d’une population de tailleurs apparentés qui rend le mieux compte de ce que l’on voit à JKF-1.

Appliqué aux outils du Néfud, le modèle donne une probabilité médiane de 78 % qu’ils aient été taillés par des Néandertaliens.

Une probabilité, pas une preuve

78 %, ce n’est pas 100 %, et les auteurs ne l’écrivent pas autrement. Ils ne prétendent pas avoir trouvé des Néandertaliens en Arabie : ils montrent que c’est l’explication la plus économique de leur assemblage, et ils publient leur marge d’incertitude avec le résultat. La démonstration définitive demanderait un fossile, ou de l’ADN prélevé dans les sédiments.

La prudence a une raison précise. Deux populations sans lien peuvent converger vers des solutions techniques voisines quand elles taillent la même roche pour les mêmes usages. C’est exactement ce que les tests cherchent à écarter, sans pouvoir l’exclure tout à fait.

Une zone de contact de plus

Si l’attribution tient, l’Arabie rejoint la liste des espaces où Néandertaliens et Homo sapiens ont pu se croiser, comme le Levant avant elle. Nos génomes gardent la trace de ces rencontres ; savoir jusqu’où elles ont pu se produire déplace la géographie du problème vers le sud, et invite à regarder autrement les séries lithiques déjà sorties des sables d’Arabie.