Portrait général

Homo sapiens est apparu en Afrique il y a au moins 300 000 ans. C’est aujourd’hui la seule espèce humaine vivante : situation exceptionnelle, et récente : pendant l’essentiel de la préhistoire, plusieurs humanités ont coexisté sur la Terre.

Son histoire s’est écrite deux fois. Une première version, celle d’un berceau unique en Afrique de l’Est vers 200 000 ans. Une seconde, en cours d’écriture, beaucoup plus dispersée dans l’espace et dans le temps.

Découverte

Il n’y a pas de découverte fondatrice, mais une série d’étapes.

Les hommes de Cro-Magnon, dégagés en 1868 aux Eyzies lors de travaux routiers, ont fourni les premiers sapiens fossiles reconnus comme tels. Les crânes d’Omo Kibish, en Éthiopie, trouvés par Richard Leakey en 1967, ont déplacé l’origine en Afrique de l’Est. Ceux d’Herto, publiés en 2003, l’ont documentée à 160 000 ans.

Puis, en 2017, la redatation des fossiles de Jebel Irhoud, au Maroc, connus depuis 1961 mais mal compris, a tout déplacé : 315 000 ans, à l’extrémité nord-ouest du continent, loin du Rift.

Les fossiles de référence

Jebel Irhoud, au Maroc, avec plusieurs individus datés de 315 000 ans. Florisbad, en Afrique du Sud, vers 259 000 ans. Omo Kibish 1, en Éthiopie, redaté en 2022 à plus de 233 000 ans. Herto, à 160 000 ans.

Hors d’Afrique, la mâchoire de Misliya, en Israël, datée de 194 000 à 177 000 ans, et les crânes de Skhul et Qafzeh, vers 120 000 à 90 000 ans, attestent des sorties précoces, sans postérité génétique connue.

Anatomie et morphologie

Trois caractères nous distinguent. Le crâne est globuleux : haut, court, arrondi à l’arrière, avec un front vertical, c’est la différence la plus visible avec Néandertal.

La face est petite et rentrée sous la boîte crânienne, sans bourrelet sus-orbitaire continu. Et la mandibule porte un menton, un renfort osseux triangulaire que ne possède aucune autre espèce humaine.

Le squelette est gracile : os plus minces, parois plus fines, insertions musculaires moins marquées que chez toutes les humanités antérieures.

Fait notable, les fossiles de Jebel Irhoud ont déjà notre visage, mais pas encore notre crâne : la boîte crânienne est encore allongée. La globularité, elle, ne s’installe qu’entre 100 000 et 35 000 ans. Nous ne sommes pas apparus d’un bloc.

Une origine africaine, mais pas un berceau

Le modèle classique, une petite population fondatrice quelque part en Afrique de l’Est, s’accorde mal avec les données récentes.

Les fossiles anciens sont dispersés du Maroc à l’Afrique du Sud. Les industries lithiques évoluent en parallèle sur tout le continent. Et les génomes africains actuels révèlent une profondeur et une structure incompatibles avec un goulot d’étranglement unique.

L’hypothèse aujourd’hui privilégiée est celle d’une origine panafricaine : des populations réparties sur tout le continent, périodiquement isolées puis reconnectées au gré des variations climatiques du Sahara, échangeant gènes et techniques. Homo sapiens ne serait pas né en un lieu, mais dans un réseau.

Sortir d’Afrique

Il y a eu plusieurs sorties. Celles de Misliya, de Skhul et de Qafzeh, entre 190 000 et 90 000 ans, n’ont pas laissé de descendance génétique détectable.

La dispersion qui compte est plus tardive : entre 60 000 et 50 000 ans. Tous les humains actuels non africains en descendent, ce que révèle la faible diversité génétique hors d’Afrique comparée à celle du continent.

La suite est rapide : l’Australie vers 65 000 à 50 000 ans, ce qui suppose une navigation, l’Europe vers 45 000 ans, les Amériques au moins vers 16 000 ans, la Polynésie orientale il y a moins de mille ans.

Le symbolique avant l’art pariétal

Longtemps, on a fait commencer la pensée symbolique avec les grottes ornées européennes, vers 35 000 ans. Les découvertes africaines ont ruiné ce récit.

À Blombos, en Afrique du Sud, des blocs d’ocre gravés de motifs géométriques datent de 100 000 à 73 000 ans, et un atelier de préparation de pigments de 100 000 ans y a été mis au jour. Des coquillages perforés, donc portés, atteignent 142 000 ans à Bizmoune, au Maroc.

À Diepkloof, des coquilles d’œuf d’autruche gravées d’un même motif, sur des millénaires, montrent une tradition graphique transmise.

Le symbolique n’est pas une révolution européenne tardive. Il est africain, et il est ancien.

Comment on le date

Le radiocarbone couvre les 50 000 dernières années. Au-delà, on emploie la thermoluminescence sur les silex chauffés : méthode qui a permis la redatation de Jebel Irhoud, les séries de l’uranium, la luminescence optique sur les sédiments et la résonance de spin électronique sur l’émail.

La génétique fournit une horloge indépendante : le taux de mutation permet d’estimer les dates de divergence entre populations, et de les confronter aux fossiles.

Débats et incertitudes

Le statut de Jebel Irhoud est discuté : s’agit-il déjà de sapiens, ou d’une population proche ? La réponse dépend de la définition retenue, et il n’en existe pas de consensuelle.

La date de la sortie décisive et le nombre de vagues font également débat, de même que la part exacte des apports néandertaliens et dénisoviens selon les régions.

Ce qu’il nous apprend

Notre espèce est jeune. Trois cent mille ans, quand Homo erectus en a tenu près de deux millions et Néandertal plus de trois cent mille. Nous n’avons pas encore fait la preuve de notre durée.

Et nous sommes métissés. Une part de Néandertal, une part de Denisova, sans doute d’autres apports encore non identifiés en Afrique. L’arbre généalogique de l’humanité n’est pas un arbre : c’est un réseau, où les branches se rejoignent.

Ce qu’il reste à trouver

Des fossiles africains entre 300 000 et 200 000 ans, en Afrique centrale et de l’Ouest surtout, où les conditions de conservation sont mauvaises et la recherche peu financée. C’est là, plus que partout ailleurs, que se joue ce que nous ignorons de nos propres origines.

Sites & fossiles majeurs

Jebel Irhoud (Maroc), Omo (Éthiopie), Cro-Magnon (France)