Portrait général
Homo neanderthalensis a occupé l’Europe et l’Asie occidentale pendant plus de trois cent mille ans, jusqu’à sa disparition il y a environ 40 000 ans. C’est l’espèce humaine fossile la mieux connue : par ses os, par ses outils, par ses gestes, et depuis 2010 par son génome.

Son territoire s’étendait de la péninsule Ibérique et du sud de la Grande-Bretagne jusqu’au Proche-Orient, à l’Ouzbékistan et aux montagnes de l’Altaï, en Sibérie. Ce n’était pas une population homogène, mais des groupes régionaux, parfois longtemps isolés.
C’est aussi celle dont l’image a été la plus injustement construite, puis la plus complètement révisée.
Découverte
En août 1856, des carriers vident une petite grotte du vallon de Neander, près de Düsseldorf, la Kleine Feldhofer Grotte. Ils dégagent une calotte crânienne et des os longs. Johann Carl Fuhlrott, professeur à Elberfeld et naturaliste amateur, y reconnaît une forme humaine ancienne. Avec l’anatomiste Hermann Schaaffhausen, il l’annonce en 1857. William King la nomme Homo neanderthalensis en 1864 : c’est la première espèce humaine fossile jamais baptisée.

Ce n’était pas le premier : un crâne d’enfant de deux ou trois ans, trouvé à Engis, en Belgique, en 1829 par le médecin Philippe-Charles Schmerling, et un crâne de femme mis au jour à Gibraltar en 1848, dans la carrière Forbes, avaient précédé la découverte allemande. Personne, alors, ne pouvait les interpréter; l’idée même d’une humanité antérieure à la nôtre n’était pas encore recevable. L’enfant d’Engis ne sera reconnu comme néandertalien qu’en 1936.
L’histoire du site a connu un épilogue inattendu. La grotte a disparu avec les carrières, mais en 1997 Ralf Schmitz et Jürgen Thissen retrouvent ses sédiments grâce aux archives. Les fouilles livrent des outils et des fragments humains, dont certains se raccordent au squelette de 1856, d’autres à un second individu.
Les fossiles de référence
La France a livré une part considérable du dossier : La Chapelle-aux-Saints (1908), La Ferrassie (sept à huit individus selon les décomptes, dont plusieurs enfants), Le Moustier, Saint-Césaire, La Quina, Regourdou.
Chaque site a son histoire. À La Ferrassie, en Dordogne, Denis Peyrony et Louis Capitan exhument entre 1909 et 1921 plusieurs squelettes; La Ferrassie 1, un homme adulte, possède le crâne néandertalien le plus complet connu. Au Moustier, site qui a donné son nom à l’industrie moustérienne, les ouvriers du marchand suisse Otto Hauser dégagent en 1908 le squelette d’un adolescent; son crâne est aujourd’hui à Berlin. À Regourdou, près de Lascaux, un squelette partiel est exhumé en 1957. À Saint-Césaire, en Charente-Maritime, l’équipe de François Lévêque met au jour en 1979 un Néandertalien associé à des outils châtelperroniens, une culture longtemps attribuée à Homo sapiens.
Ailleurs : Krapina en Croatie, où Dragutin Gorjanović-Kramberger recueille à partir de 1899 près de neuf cents restes appartenant à plusieurs dizaines d’individus; Shanidar en Irak; Spy en Belgique, où deux squelettes sont découverts en 1886; Vindija en Croatie, dont trois os ont fourni le premier génome en 2010; Kebara en Israël; et la Sima de los Huesos à Atapuerca, dont les vingt-huit individus, vieux de 430 000 ans, appartiennent déjà à la lignée.
Le vieillard de La Chapelle et un siècle d’erreur
Le squelette de La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, est découvert en août 1908 par trois prêtres préhistoriens, les abbés Amédée et Jean Bouyssonie et Louis Bardon, dans une petite cavité, la bouffia Bonneval. Le corps reposait en position fléchie dans une fosse.

La reconstitution publiée par Marcellin Boule entre 1911 et 1913 a fixé pour des décennies l’image d’une brute voûtée, aux genoux fléchis, à la tête projetée en avant, incapable d’une station droite complète.
En 1957, William Straus et A. J. E. Cave ont montré que l’individu étudié par Boule était un vieillard atteint d’arthrose sévère, et que sa posture n’avait rien de représentative. Leur formule est restée : convenablement lavé, rasé et vêtu, un Néandertalien passerait inaperçu dans le métro new-yorkais.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Pendant quarante ans, l’image scientifique d’une espèce entière a reposé sur les rhumatismes d’un seul homme. Les préjugés de l’époque avaient fait le reste.
Le site lui-même a longtemps été discuté : s’agissait-il vraiment d’une sépulture ? Les fouilles reprises par William Rendu de 1999 à 2012, publiées fin 2013, montrent que la fosse a été aménagée et que le corps, contrairement aux os d’animaux voisins, n’a été ni altéré par les intempéries ni rongé : il a été enterré.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne s’échelonne de 1 200 à 1 750 cm³ : en moyenne supérieure à celle des humains actuels. Le crâne est long et bas, avec un chignon occipital, un bourrelet sus-orbitaire en double arche et un vaste nez. Le visage est projeté en avant, le menton absent.

Le corps est trapu : environ 1,65 m en moyenne pour les hommes et 1,55 m pour les femmes, avec des estimations de masse qui vont d’environ 55 à 80 kg selon les méthodes et les individus. Thorax en tonneau, membres courts, os épais : cette architecture, comparable à celle des populations arctiques actuelles, limite les pertes de chaleur.
La musculature était puissante et les traumatismes fréquents. Les fractures observées évoquent celles des cavaliers de rodéo (Berger et Trinkaus, 1995), ce qui suggère une chasse rapprochée, à l’épieu, sur du grand gibier. Une étude publiée dans Nature en 2018 par Judith Beier et ses collègues nuance ce tableau : les Néandertaliens n’ont pas plus de blessures à la tête que les premiers sapiens d’Europe, mais se blessaient plus jeunes.
Parlaient-ils ?
On l’a longtemps nié. Deux indices ont changé la donne. En 1983, la grotte de Kebara, en Israël, livre le squelette d’un homme vieux d’environ 60 000 ans, avec son os hyoïde, ce petit os de la gorge qui soutient la langue. Il est presque identique au nôtre, et une analyse de sa structure interne publiée en 2013 confirme qu’il travaillait de la même façon.
En 2007, l’équipe de Johannes Krause montre que les Néandertaliens portaient la même version que nous du gène FOXP2, impliqué dans le contrôle fin de la parole. Ni l’os ni le gène ne prouvent l’existence d’un langage articulé. Mais rien, dans l’anatomie ou la génétique, ne l’interdit plus.
Origines et parentés
Néandertaliens, Dénisoviens et Homo sapiens descendent d’une population ancestrale commune. D’après les analyses génétiques, la séparation entre la lignée néandertalienne et la nôtre remonte à plus d’un demi-million d’années, entre 550 000 et 765 000 ans selon l’étude de Matthias Meyer et ses collègues.
La lignée se construit ensuite en Europe, par touches successives. Les crânes de la Sima de los Huesos, publiés par l’équipe de Juan Luis Arsuaga en 2014, montrent déjà une face néandertalienne sur une boîte crânienne encore archaïque. En 2016, de l’ADN nucléaire extrait de ces fossiles a confirmé qu’ils appartenaient à la branche néandertalienne et non à celle des Dénisoviens.
Les Néandertaliens ont croisé leurs cousins dénisoviens. En 2018, le génome d’un fragment d’os de la grotte de Denisova a révélé une adolescente, surnommée Denny, née d’une mère néandertalienne et d’un père dénisovien : un hybride de première génération.
Ce que dit le génome
En 1997, l’équipe de Svante Pääbo extrait un premier fragment d’ADN mitochondrial d’un humérus de Feldhofer : le spécimen de 1856. En 2010, elle publie la première version du génome néandertalien; travail qui vaudra à Pääbo le prix Nobel de médecine en 2022. Des génomes de haute qualité suivent à partir de 2014 (Altaï, Vindija, Chagyrskaya).
Le résultat principal est un métissage : tous les humains actuels dont l’ascendance n’est pas exclusivement africaine portent un peu d’ADN néandertalien, estimé entre 1 et 4 % en 2010, aujourd’hui plutôt autour de 2 %. Il est hérité de croisements survenus peu après la sortie d’Afrique; l’analyse des plus anciens génomes de sapiens européens, à Ranis et Zlatý kůň, les situe entre 45 000 et 49 000 ans, probablement au Proche-Orient. Les Africains en portent aussi un peu, ramené par des migrations de retour (Chen et al., 2020).
Ces gènes ne sont pas inertes. Certains agissent sur la peau et les cheveux, d’autres sur l’immunité, d’autres sur la sensibilité à la douleur ou le rythme du sommeil. Quelques-uns influent sur la réponse inflammatoire, avec des effets encore mesurables aujourd’hui.
À l’inverse, certaines régions du génome humain sont vides de tout apport néandertalien; notamment le chromosome X et des zones liées à la fertilité masculine. Le signe que les hybrides mâles étaient probablement peu fertiles.
La génétique éclaire aussi la vie des groupes. À Chagyrskaya, l’étude de Laurits Skov et ses collègues, en 2022, a identifié un père et sa fille adolescente ainsi que d’autres apparentés, vivant il y a environ 54 000 ans. Et en 2024, le génome de « Thorin », un Néandertalien de la grotte Mandrin, dans la Drôme, a révélé une lignée isolée des autres pendant près de 50 000 ans.
Vie quotidienne et santé
L’image du Néandertalien exclusivement carnivore a vécu. Les isotopes de ses os indiquent, dans bien des régions, une alimentation riche en viande de grands herbivores. Mais le tartre dentaire raconte une histoire plus variée. En 2017, l’équipe de Laura Weyrich y a lu de l’ADN : à Spy, en Belgique, du rhinocéros laineux et du mouflon; à El Sidrón, en Espagne, aucune trace de viande, mais des champignons, des pignons de pin et de la mousse. Un individu souffrant d’un abcès dentaire avait ingéré du peuplier, source d’acide salicylique, le principe de l’aspirine.

Sur les côtes, ils exploitaient aussi la mer. À Figueira Brava, au Portugal, des niveaux datés de 86 000 à 106 000 ans livrent coquillages, crabes, poissons et mammifères marins.
Les squelettes témoignent enfin d’une solidarité. Shanidar 1, un homme découvert en Irak par l’équipe de Ralph Solecki, avait subi un violent coup à la face, un bras droit atrophié, des lésions aux jambes et une surdité probable. Il a pourtant vécu des années avec ces handicaps, ce qui suppose l’aide de son groupe.
Culture et symbolique
L’outillage moustérien repose en bonne part sur la méthode Levallois : préparer un bloc pour prédéterminer la forme de l’éclat qu’on en tirera. C’est une technique exigeante, qui suppose de voir le résultat avant de frapper. Pointes et racloirs varient selon les régions et les périodes.

Ils fabriquaient de la colle : du brai de bouleau, obtenu par chauffe contrôlée de l’écorce à l’abri de l’air, attesté dès environ 200 000 ans à Campitello, en Italie. À Krapina, huit serres de pygargue vieilles d’environ 130 000 ans portent des entailles et des facettes de polissage qui évoquent un montage en collier ou en bracelet. À la Cueva de los Aviones, en Espagne, des coquillages percés et colorés, ainsi que des pigments, sont datés d’environ 115 000 ans.
À Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, des structures annulaires faites d’environ 400 morceaux de stalagmites brisées et rangées, d’une longueur cumulée de 112 mètres et d’un poids estimé à deux tonnes, à 336 mètres de l’entrée, ont été datées de 176 500 ans par l’équipe de Jacques Jaubert en 2016. Il fallait de la lumière, une organisation collective et une raison d’aller si loin sous terre. Nous ignorons laquelle.
En 2018, des datations ont attribué à des Néandertaliens des peintures de trois grottes espagnoles, vieilles de plus de 64 000 ans. Ces âges sont discutés, sauf peut-être à Ardales.
Les sépultures sont attestées à La Ferrassie, à La Chapelle, à Shanidar. Shanidar a livré en 2018 une nouvelle femme inhumée, Shanidar Z. En revanche, la fameuse « tombe fleurie » de Shanidar 4 est aujourd’hui largement remise en cause : le pollen trouvé sous le corps pourrait provenir de terriers de rongeurs, ou, selon une étude de 2023, d’abeilles fouisseuses.
Comment on le date
Les sites récents relèvent du radiocarbone, dont la limite pratique se situe vers 50 000 ans, ce qui tombe précisément au moment le plus intéressant. Les progrès de la purification du collagène, notamment par ultrafiltration, ont conduit à rajeunir beaucoup de dates anciennement obtenues, contaminées par du carbone récent.
En 2014, Tom Higham et ses collègues ont redaté de cette façon une quarantaine de sites, de la Russie à l’Espagne. Leur modèle situe la fin du Moustérien entre 41 000 et 39 000 ans environ, avec des disparitions décalées selon les régions, et un recouvrement de plusieurs milliers d’années avec les premiers sapiens d’Europe.
Au-delà, on emploie les séries de l’uranium, la luminescence et la résonance de spin électronique, appliquée à l’émail dentaire.
Pourquoi ont-ils disparu ?
Aucune explication unique ne tient. La violence n’est pas documentée. Le climat a joué : les oscillations brutales du stade isotopique 3 ont fragmenté les habitats. La démographie aussi : les génomes montrent des populations petites, dispersées et fortement consanguines, vulnérables à tout accident. L’isolement de la lignée de Thorin en est une illustration.
La concurrence avec Homo sapiens, à densité de population supérieure et à réseaux d’échange plus étendus, a probablement fait le reste; non par conflit, mais par occupation progressive des mêmes ressources. À la grotte Mandrin, des sapiens semblent s’être installés dès environ 54 000 ans, avant le retour de Néandertaliens : le remplacement n’a pas été linéaire.
Et il faut ajouter une nuance : l’extinction n’est pas totale. Une partie de leur génome est en nous. Ils ont disparu comme population, pas comme lignée.
Où voir les fossiles
Originaux ou moulages :
- Le Musée de l’Homme, à Paris, conserve les collections du Muséum, dont le squelette de La Chapelle-aux-Saints et ceux de La Ferrassie.
- À La Chapelle-aux-Saints, le musée « Néandertal, l’Homme de La Chapelle-aux-Saints », ouvert en juillet 2025 près de la bouffia Bonneval, retrace la découverte de 1908 et l’état actuel des connaissances.
- Le Neanderthal Museum de Mettmann, dans le vallon de Neander, se dresse près du site de 1856; les os originaux de Feldhofer sont conservés au LVR-LandesMuseum de Bonn.
- Le Neues Museum de Berlin expose le crâne du Moustier.
- Le musée des Néandertaliens de Krapina, ouvert en 2010 au pied du site, présente les fouilles de Gorjanović-Kramberger; les fossiles sont au Muséum d’histoire naturelle de Zagreb.
Chronologie de la recherche
- 1829 : Schmerling découvre à Engis un crâne d’enfant, reconnu néandertalien en 1936.
- 1856 : découverte de Feldhofer, dans le vallon de Neander.
- 1864 : William King nomme Homo neanderthalensis.
- 1908 : La Chapelle-aux-Saints et Le Moustier.
- 1909 à 1921 : squelettes de La Ferrassie.
- 1957 : Straus et Cave réhabilitent la posture néandertalienne; découverte de Regourdou.
- 1979 : Saint-Césaire, Néandertalien associé au Châtelperronien.
- 1983 : squelette de Kebara 2 et son os hyoïde.
- 1997 : premier ADN néandertalien; redécouverte des sédiments de Feldhofer.
- 2010 : première version du génome néandertalien.
- 2018 : Denny, fille d’une Néandertalienne et d’un Dénisovien.
- 2022 : prix Nobel de Svante Pääbo; première « famille » néandertalienne à Chagyrskaya.
- 2024 : génome de Thorin; datation du métissage par les génomes de Ranis et Zlatý kůň.
Ce qu’il nous apprend, ce qu’il reste à trouver
Néandertal est le meilleur antidote à l’idée d’une humanité en ligne droite. Une autre espèce humaine, au cerveau plus gros que le nôtre, techniquement accomplie, symbolique, a occupé l’Europe bien plus longtemps que nous, et s’est éteinte.
Restent à trouver des restes bien datés de la fenêtre 45 000-38 000 ans, celle du recouvrement avec sapiens, encore très mal documentée en Europe occidentale. Et davantage de matériel organique : bois, fibres, colles, tout ce dont il ne reste presque rien.
Pour aller plus loin
- Straus et Cave, 1957, Quarterly Review of Biology (posture de La Chapelle-aux-Saints).
- Krings et al., 1997, Cell; Green et al., 2010, Science; Prüfer et al., 2014 et 2017, Nature et Science (ADN et génomes).
- Rendu et al., 2014, PNAS (sépulture de La Chapelle-aux-Saints).
- Arsuaga et al., 2014, Science; Meyer et al., 2016, Nature (Sima de los Huesos).
- Higham et al., 2014, Nature (chronologie de la disparition).
- Radovčić et al., 2015, PLoS ONE (serres de Krapina).
- Jaubert et al., 2016, Nature (Bruniquel).
- Weyrich et al., 2017, Nature (tartre dentaire); Zilhão et al., 2020, Science (Figueira Brava).
- Hoffmann et al., 2018, Science et Science Advances (art pariétal, coquillages).
- Beier et al., 2018, Nature (traumatismes crâniens).
- Slon et al., 2018, Nature; Skov et al., 2022, Nature; Slimak et al., 2024, Cell Genomics; Sümer et al., 2024, Nature (paléogénétique).
- Smithsonian National Museum of Natural History, programme Human Origins.
Sites & fossiles majeurs
La Chapelle-aux-Saints, La Ferrassie (France)












