Faute d'ADN ancien exploitable, une équipe a mesuré la forme du labyrinthe osseux de 148 individus du nord-est de l'Afrique. Cette pièce minuscule de l'oreille interne trace une continuité chez les chasseurs-cueilleurs du Nil moyen, puis une rupture nette il y a huit mille ans.
Pourquoi l'oreille interne
Le nord-est de l'Afrique est un carrefour pour l'histoire d'Homo sapiens, et l'un des plus mal documentés. Les restes humains y sont rares et la chaleur détruit l'ADN ancien, si bien que les grandes synthèses génétiques qui ont renouvelé la préhistoire européenne n'ont pas d'équivalent ici. Une étude parue le 12 août 2026 dans Nature Communications propose de contourner l'obstacle.
Sa matière première est le labyrinthe osseux, cette cavité de l'os temporal qui abrite l'organe de l'équilibre et de l'audition. Sa forme est très largement héritée, peu sensible au mode de vie, et elle se conserve bien : c'est un indicateur reconnu des affinités entre populations, utilisable là où la génétique se tait.
Une longue continuité au bord du Nil
L'équipe a analysé 148 individus, du Pléistocène récent à l'Holocène récent, provenant de la vallée du Nil, de la Corne de l'Afrique et d'Afrique centrale, comparés à des fossiles pléistocènes d'Afrique et d'Eurasie ainsi qu'à des populations sud-africaines récentes.
Là où l'ADN ancien manque, la forme de l'oreille interne devient un témoin de l'histoire des populations.
Premier résultat : chez les chasseurs-cueilleurs du Nil moyen, la forme du labyrinthe reste stable sur une très longue durée, et se rapproche de celle des Homo sapiens africains plus anciens. Autrement dit, ces groupes descendent d'un fonds régional installé là depuis longtemps, sans apport extérieur massif détectable.
La rupture des premiers producteurs
Le tableau change avec les premiers producteurs de nourriture, au Néolithique local. Leur morphologie se distingue nettement de celle des chasseurs-cueilleurs qui les précèdent. Les auteurs y voient le signe d'un basculement démographique majeur amorcé il y a environ huit mille ans : l'agriculture et l'élevage n'arrivent pas seuls, ils viennent avec des gens.
C'est un scénario déjà documenté ailleurs, en Europe notamment, par l'ADN ancien. Le retrouver dans la vallée du Nil par un tout autre chemin méthodologique donne du poids à l'hypothèse.
Un groupe à part, et des oreilles malades
Une surprise attendait l'équipe dans un sous-groupe de chasseurs-cueilleurs du début de l'Holocène : des labyrinthes de forme inhabituelle, accompagnés d'anomalies congénitales propres à l'oreille interne, compatibles avec des affections d'origine syndromique.
Plusieurs explications sont possibles, dont une endogamie prolongée et un isolement géographique imposé par les contraintes du milieu. Les auteurs restent prudents. Ailleurs, dans la Corne de l'Afrique et en Afrique centrale, la diversité morphologique est au contraire élevée, signe d'une forte structuration des populations et de trajectoires démographiques mouvementées pendant l'Holocène.