Le diable de Tasmanie ne vit plus que sur son île, mais il a occupé tout le continent australien. Où, quand, et comment a-t-il côtoyé les humains ? Une étude parue le 10 septembre dans Archaeology in Oceania répond pour une région où l’on n’en avait aucune trace assurée : le Pilbara, dans le nord-ouest aride de l’Australie. Le site a un nom que le monde a appris pour de mauvaises raisons : Juukan Gorge.
L’abri que la mine a fait sauter
Les abris de Juukan, sur le plateau de Hamersley, étaient occupés depuis au moins 47 000 ans, y compris pendant le dernier maximum glaciaire, quand l’intérieur du continent devenait plus sec encore. En mai 2020, des tirs de mine du groupe Rio Tinto les ont détruits en grande partie. Depuis, les recherches se poursuivent sous la direction des propriétaires traditionnels, les Puutu Kunti Kurrama et Pinikura, et c’est de ce travail que sort la nouvelle étude, signée par Timothy Churchill, de l’université de Nouvelle-Galles du Sud, avec Gavin Ashburton, propriétaire traditionnel puutu kunti kurrama, et leurs collègues.
Une dent, une mâchoire, et mille os rongés
Les restes du diable lui-même sont maigres : un fragment de prémolaire inférieure daté entre 42 500 et 47 100 ans, et un fragment de mandibule portant deux molaires, vieux de 6 900 à 7 300 ans. Ce sont les premiers fossiles indiscutables de l’espèce dans le Pilbara.
Le reste de la preuve est indirect, et c’est lui qui donne l’épaisseur du récit. Sur plus de 8 000 os catalogués dans l’abri, un millier portent des traces de mâchonnement de rongeurs ou de carnivores ; dix ont des empreintes de dents dont les dimensions correspondent à celles d’un diable, et 263 fragments présentent l’aspect corrodé d’os passés par un tube digestif compatible avec le sien. Beaucoup de ces os appartiennent à des animaux apportés par les humains.
Le charognard des campements
L’image qui en ressort est celle d’un commensal. À plusieurs reprises, avant le maximum glaciaire, puis entre 19 000 et 11 600 ans, puis à l’Holocène, des diables sont venus dans l’abri nettoyer les restes de repas laissés par ses occupants. Un rôle de voirie, en somme, tenu pendant des dizaines de millénaires dans un milieu aride, ce qui montre au passage que l’animal n’était pas confiné aux forêts humides qu’il occupe aujourd’hui.
« Juukan conserve bien plus qu’une liste d’espèces disparues. Il enregistre les relations changeantes entre les gens, les prédateurs et leurs proies sur près de 47 000 ans », écrivent les auteurs.
Puis vint le dingo
Le diable disparaît du continent il y a environ 3 200 ans. L’arrivée et la diffusion du dingo, introduit d’Asie par des navigateurs, précèdent de peu cette extinction, et l’étude s’inscrit dans ce scénario : un chien plus grand, plus social, occupant la même niche de charognard autour des campements, a déplacé le marsupial jusqu’à le faire disparaître partout sauf en Tasmanie, où le dingo n’est jamais arrivé.
Ce que l’étude ne prouve pas, c’est la cause directe : la corrélation chronologique avec le dingo est forte, mais Juukan ne livre pas la scène de la compétition elle-même. Elle livre autre chose, qui compte davantage : sur un site en partie détruit, la lecture patiente des os restants continue de produire de la connaissance, et elle se fait avec les gens dont c’est le pays.