Aucune plante ne pousse dans Cloggs Cave : la lumière n’y entre pas. Tout végétal qu’on y trouve a donc été apporté, par des animaux ou par des humains. C’est sur cette évidence que repose une étude parue dans Frontiers in Environmental Archaeology, rendue publique le 14 septembre par un communiqué de l’Université nationale australienne. Elle lit, dans les sédiments de la grotte, vingt-cinq mille ans d’allers et retours entre le paysage et le monde souterrain.
Une grotte du karst de Buchan
Cloggs Cave s’ouvre à 72 mètres d’altitude dans le calcaire de Buchan, au pied des Alpes australiennes, dans l’est du Gippsland (État de Victoria). Elle domine de dix-sept mètres la plaine de la rivière Buchan, à quatre kilomètres de sa confluence avec la Snowy River. L’air y est sec et frais toute l’année, autour de 15 °C, et les sédiments, neutres à légèrement alcalins, conservent remarquablement la matière organique. Fouillée une première fois par Josephine Flood en 1971 et 1972, la grotte a été rouverte en 2019 et 2020 à la demande de la GunaiKurnai Land and Waters Aboriginal Corporation, qui représente les propriétaires traditionnels du site et a pris part à la conception de la recherche, au terrain, à l’interprétation et à la diffusion des résultats.
Ce que disent les phytolithes
L’équipe, conduite par Elle Grono (Université nationale australienne) et Bruno David (université Monash), avec Russell Mullett pour la corporation GunaiKurnai et le géomorphologue français Jean-Jacques Delannoy (laboratoire EDYTEM, université Savoie Mont Blanc), a classé des milliers de phytolithes prélevés dans deux sondages de 1,5 et 2,3 mètres de profondeur. Un phytolithe est une concrétion microscopique de silice formée dans les tissus d’une plante ; contrairement au pollen, il se dépose là où la plante se décompose, et il survit longtemps après elle.
Vingt-neuf types ont été reconnus : graminées, herbacées et plantes ligneuses. Les graminées écrasent le décompte, jusqu’à 97 % des échantillons, avec des espèces de climat tempéré à frais (sous-famille des Pooideae) et d’autres de milieux plus chauds et humides (Panicoideae). Les phytolithes viennent de toutes les parties de la plante, tiges, feuilles, inflorescences et racines : ce sont des herbes entières que l’on a portées dans la grotte, parties immangeables comprises.
Des couches de cendre et une pierre dressée
Jusqu’à 18 % des phytolithes portent des traces de combustion ou de fusion. Or un phytolithe brûlé ne peut venir que d’un feu humain : les opossums, qui transportent bien des restes végétaux sur leur fourrure et dans leurs crottes, ne brûlent rien. Les auteurs ont d’ailleurs analysé des crottes d’opossum fossiles pour distinguer les deux voies d’apport. Dans les couches cendreuses, l’origine humaine est sans équivoque ; dans les autres, les deux se mêlent.
La partie haute des sondages compte 73 couches minces de cendre, déposées entre environ 4 400 et 1 600 ans avant aujourd’hui, datées par luminescence et par le radiocarbone. Au milieu d’elles, une pierre dressée de 28 centimètres, plantée il y a environ deux mille ans, autour de laquelle la végétation a été accumulée et brûlée pendant quelque quatre cents ans. Plus bas, à des niveaux datés d’environ 11 000 et 12 000 ans, les fouilles précédentes avaient déjà mis au jour deux foyers miniatures contenant des bâtonnets de casuarina taillés et enduits de graisse, identiques aux installations rituelles GunaiKurnai décrites par l’ethnographie du XIXe siècle.
On a choisi des herbes précises, tout près de l’entrée, et on les a portées dans le noir pour en faire de la cendre : ce n’est pas un campement, c’est un lieu de rite.
Un choix, pas une cueillette au hasard
Avant la colonisation européenne, les abords de la grotte portaient une forêt riveraine et une forêt claire riches en espèces. Presque aucune ne se retrouve dans les dépôts. Les gens ont sélectionné des graminées poussant à proximité de l’entrée, et elles seules. Pour Bruno David, cette combustion répétée rejoint les pratiques GunaiKurnai qui utilisent la cendre pour opérer des rituels et pour repérer les pas de quiconque entre, y compris les êtres-esprits.
Les auteurs marquent eux-mêmes les limites de la méthode : plusieurs plantes produisent les mêmes formes de phytolithes, et toutes n’en produisent pas autant, ce qui borne les reconstitutions écologiques qu’on peut en tirer. C’est en croisant les phytolithes avec le pollen, les macrorestes et la micromorphologie des sédiments, déjà étudiés dans la grotte, que le tableau tient. L’article, publié en juillet, est en accès libre.