Découvert par des mineurs en 1961 et longtemps pris pour un Néandertalien d’Afrique du Nord, le crâne de Djebel Irhoud, au Maroc, a changé d’âge et d’identité en 2017 : de nouvelles fouilles et une datation des silex brûlés en ont fait, à 300 000 ans, le plus ancien représentant connu de notre espèce. Retour sur une découverte qui a repoussé de cent mille ans les origines d’Homo sapiens et déplacé leur berceau vers l’ensemble du continent africain.

Un crâne sorti d’une mine de barytine

Djebel Irhoud est une colline calcaire à une centaine de kilomètres à l’ouest de Marrakech. En 1961, l’exploitation d’une mine de barytine y met au jour un crâne humain presque complet, Irhoud 1. Le paléontologue Émile Ennouchi fouille le remplissage entre 1961 et 1963 et en sort une seconde calotte crânienne, Irhoud 2 ; Jacques Tixier reprend le chantier de 1967 à 1969 et découvre la mandibule d’un enfant, Irhoud 3. Faute de stratigraphie fiable, les fossiles sont d’abord attribués à un « Néandertalien africain » d’environ 40 000 ans. Dans les années 1990 et 2000, la résonance de spin électronique appliquée aux dents vieillit l’ensemble à 160 000 ans, et l’étude du développement dentaire d’Irhoud 3 montre une croissance lente, déjà celle des humains actuels. Mais l’âge exact du site reste discuté.

Le retour des fouilleurs, de 2004 à 2011

Une équipe dirigée par Jean-Jacques Hublin (Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire, Leipzig) et Abdelouahed Ben-Ncer (Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine, Rabat) rouvre le gisement en 2004. Dans les sédiments épargnés par la mine, elle trouve seize nouveaux fossiles, portant le total à vingt-deux : un crâne partiel avec sa face, Irhoud 10, une mandibule adulte, Irhoud 11, des dents et des os longs d’au moins cinq individus, adultes, adolescent et enfant. Ils sont associés à des outils du Middle Stone Age, pointes et éclats Levallois, à des foyers et à des restes de gazelles et d’autres grands herbivores. Les silex chauffés dans ces foyers sont datés par thermoluminescence : 315 000 ans, à 34 000 ans près. La dent de la mandibule Irhoud 3, recalculée avec de nouvelles mesures de la radioactivité du sédiment, donne 286 000 ans. Les deux articles paraissent dans Nature le 8 juin 2017.

Un visage moderne sous un crâne ancien

La comparaison en trois dimensions de centaines de mesures place la face des fossiles de Djebel Irhoud, courte et rentrée sous le front, dans la variation des humains actuels ; les dents et la mandibule vont dans le même sens. La boîte crânienne, elle, reste longue et basse, et son moulage interne conserve une forme archaïque. Pour Philipp Gunz, coauteur de l’étude, le visage moderne s’est mis en place tôt dans l’histoire de notre espèce, tandis que la forme du cerveau, et peut-être son fonctionnement, ont continué d’évoluer à l’intérieur de la lignée sapiens. Une étude complémentaire de 2018 montre que la boîte crânienne globulaire des humains actuels n’est acquise qu’entre 100 000 et 35 000 ans.

Cent mille ans de plus, et plus de berceau unique

Avant 2017, les plus anciens Homo sapiens datés avec certitude venaient d’Éthiopie : Omo Kibish, vers 195 000 ans, et Herto, vers 160 000 ans. Djebel Irhoud recule cette origine d’un siècle de millénaires et la déplace au nord-ouest du continent. Les auteurs en tirent une conclusion plus large : il n’y a pas eu de « jardin d’Éden » est-africain, mais une évolution à l’échelle de toute l’Afrique, où des populations reliées par des échanges ont partagé, vers 300 000 ans, un même outillage et des traits anatomiques nouveaux. Le crâne de Florisbad, en Afrique du Sud, daté d’environ 260 000 ans et longtemps inclassable, trouve ainsi sa place. Tous les spécialistes n’en font pas pour autant des humains modernes au sens plein : plusieurs préfèrent parler des premiers membres de la lignée sapiens, avant que la forme moderne ne soit complète. Une nuance qui ne retire rien au fossile marocain : il reste le point de départ documenté de notre espèce.