Sur une paroi du ravin de Bicorp, dans l’arrière-pays de Valence, en Espagne, une silhouette grimpe. Elle est haute, mince, réduite à un trait rouge. Elle s’accroche à ce qui ressemble à des lianes tressées, un panier à la main. Autour d’elle, une nuée de points : des abeilles. Au-dessus, la masse sombre d’un essaim sauvage.
La scène est peinte dans un abri qu’on appelle la Cueva de la Araña, la grotte de l’Araignée. Elle a environ 8 000 ans, et c’est, à ce jour, la plus ancienne représentation connue d’une récolte de miel. On la doit à l’art rupestre levantin, cet art de silhouettes en mouvement, si différent des grands bestiaires des grottes ornées, qui couvre les abris de la façade méditerranéenne espagnole.
Le préhistorien Eduardo Hernández-Pacheco en a publié en 1924 un relevé devenu célèbre, l’image que le monde entier connaît. Depuis, on l’appelle « l’Homme de Bicorp ». Rien, dans le trait, ne dit qu’il s’agissait d’un homme.
Nous avons imaginé sa voix. Nous avons choisi de la mettre au féminin : c’est un choix, et il vaut celui qu’on a fait pendant un siècle.
On vous appelle « l’Homme de Bicorp ».
Je sais. J’ai vu vos livres. Vous avez regardé une silhouette sans visage et sans poitrine, et vous avez tranché. Ce n’est pas grave, mais notez que vous avez tranché sans y penser, et que c’est cela, la chose intéressante. Rien sur cette paroi ne dit qui je suis. Regardez ce que je fais : ce sera plus utile.
Vous montez le long de quoi, exactement ?
De cordes. Nous les tressons avec des fibres d’herbe et d’écorce, et nous les fixons en haut, à un arbre ou à une saillie. Cela tient; je peux vous dire que cela tient, puisque je suis montée. Ce n’est pas une échelle : cela bouge, cela tourne sur soi, et il faut serrer des jambes tout en gardant une main libre pour le panier. On apprend jeune, sur les petits nids, à un pas du sol.
Combien de hauteur ?
Assez pour que la chute règle la question. Les meilleurs essaims sont toujours dans ce qu’on ne peut pas atteindre : c’est justement pour cela qu’ils y sont, et qu’il en reste. En bas, il y a des gens qui regardent, et qui ne montent pas. J’aime autant qu’on le dise : ce que je rapporte, tout le monde le mange ; ce que je risque, je le risque seule.

Et les abeilles ?
Elles piquent, bien sûr. On fume quand on peut : un tison, de l’herbe humide, la fumée les rend lentes. Sur une paroi comme celle-ci, avec une main sur la corde, on ne fume pas beaucoup. Alors on prend les piqûres. Elles enflent, elles brûlent une nuit, et cela passe. Le vertige, lui, ne passe pas : il faut le traverser à chaque fois. Pour une poignée de miel, je suis montée plus haut que ma peur. Je ne l’ai pas fait une fois. Je l’ai fait chaque année.
Pourquoi tant de mal pour si peu ?
Parce que rien d’autre n’est sucré. Vous ne pouvez pas comprendre : chez vous, le sucre est partout, donc il ne vaut rien. Chez nous, il n’y a que les fruits d’une saison, et le miel. Un enfant qui goûte le miel s’arrête de pleurer, ouvre les yeux, et n’oublie jamais. Nous prenons aussi la cire : pour coller, pour lier, pour rendre les fils raides. Et ce qui reste dans les rayons se garde longtemps sans tourner, ce qui n’est vrai d’aucune autre nourriture. Le miel est la seule chose qui ne pourrit pas.
Quelqu’un a peint votre montée sur la paroi.
Oui. Et cela m’intrigue autant que vous. On n’a pas peint la chasse au cerf ce jour-là, ni le retour du gibier : on m’a peinte, moi, suspendue. Je crois qu’on peint ce qu’on veut garder , non pas la nourriture, mais l’exploit. Les gens de mon groupe ne se sont pas dit « voilà comment on prend le miel » ; ils se sont dit « voilà ce qu’elle a fait ».
Que voudriez-vous qu’on retienne ?
Que la douceur a un prix, et que quelqu’un le paie toujours. Et puis, si vous voulez me faire plaisir : cessez de décider, à ma place, qui grimpait.
Pour aller plus loin
La datation de l’art levantin reste discutée : faute de pigments datables directement, on l’attribue par recoupements à une fourchette large, entre 10 000 et 6 500 ans avant le présent. La scène de la Cueva de la Araña est le plus souvent créditée d’environ 8 000 ans. Ce qu’elle documente, en revanche, ne se discute pas : la récolte du miel sauvage, l’usage de cordes tressées et de paniers, et l’intérêt qu’un groupe pouvait porter à cet exploit au point de le peindre.
L’art rupestre levantin est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, sous le nom d’« Art rupestre du bassin méditerranéen de la péninsule ibérique » : près de huit cents abris, du sud de la Catalogne à l’Andalousie. Contrairement aux grottes profondes de Lascaux ou d’Altamira, ces peintures sont exposées au grand jour, dans des abris peu profonds, et représentent massivement des humains en action : chasseurs, danseurs, archers, grimpeurs.
La Cueva de la Araña, à Bicorp (province de Valence), se visite : l’abri est protégé par une grille et les visites sont organisées par la commune. La scène du miel s’y voit encore, très pâle; l’image que tout le monde connaît est le relevé au trait publié en 1924.
Cinquième et dernier épisode de ce cycle. Les Voix de la Préhistoire reprendront leur cours ordinaire : celui des savants qui ont fait parler nos origines.


