Devant un squelette, la première question posée est presque toujours la même : homme ou femme ? Pendant un siècle et demi, on y a répondu avec les moyens du bord, et, très souvent, avec les objets trouvés à côté. L’analyse des protéines de l’émail dentaire vient de changer la donne.
Le bassin, seul juge fiable
L’os qui parle le mieux est le bassin, parce que sa forme est directement contrainte par l’accouchement. Trois caractères comptent : l’échancrure sciatique, large et ouverte chez la femme; l’angle sous-pubien, plus obtus; le sillon préauriculaire, souvent marqué. Sur un bassin adulte complet et bien conservé, un anthropologue expérimenté atteint 90 à 95 % de fiabilité.
Encore faut-il avoir le bassin. C’est l’un des os les plus fragiles du squelette, et il manque dans une large part des sépultures anciennes.

Le crâne, un indice, pas une preuve
À défaut, on regarde le crâne : relief des arcades sourcilières, taille de la mastoïde, crête nuchale, robustesse générale. Le problème est que ces caractères varient énormément d’une population à l’autre : un crâne « robuste » dans une population l’est moins dans une autre. La fiabilité chute, et les erreurs s’accumulent; presque toujours dans le même sens, en faveur du masculin.
L’angle mort : les enfants
Avant la puberté, le dimorphisme sexuel du squelette est quasi inexistant. Conséquence : pendant cent cinquante ans, les squelettes d’enfants sont restés non sexés, ou bien on leur a attribué un sexe d’après leur mobilier funéraire, ce qui ne prouve rien. Toute une partie de la démographie des populations anciennes, et toute la question du traitement différencié des filles et des garçons, restait hors d’atteinte.

L’ADN ancien : fiable, mais fragile
La génétique a apporté une réponse directe, chromosomes X et Y, et fiable quand elle fonctionne. Mais l’ADN se dégrade vite, surtout sous climat chaud; il est absent de la majorité des restes anciens, coûteux à séquencer, sensible à la contamination par l’ADN des vivants, et son extraction consomme de la matière osseuse.
L’émail dentaire : la révolution des peptides
La percée est venue d’ailleurs, à la fin des années 2010. L’émail des dents est le tissu le plus dur et le plus durable du corps humain : il traverse les millénaires, la chaleur et l’humidité bien mieux que l’os. Or il contient les traces d’une protéine, l’amélogénine, qui existe en deux versions; l’une codée par le chromosome X, l’autre par le chromosome Y.
Détecter les peptides de l’amélogénine dans un fragment d’émail, c’est donc lire directement le sexe chromosomique de l’individu. La méthode fonctionne sur des restes trop dégradés pour l’ADN, sur des ossements brûlés, sur des dents isolées, et surtout sur les enfants, puisqu’elle ne dépend d’aucune maturité squelettique. Le prélèvement se limite à une brève attaque acide sur quelques millimètres carrés d’émail.
Le tissu le plus banal d’un squelette est devenu le plus bavard.

Ce que cela change pour les collections anciennes
Des milliers d’individus conservés dans les musées peuvent désormais être sexés, ou re-sexés. Les conséquences dépassent la statistique : les sex-ratios des nécropoles se corrigent, les sépultures d’enfants entrent enfin dans l’analyse, et certaines attributions célèbres tombent.
La tombe de guerrier de Birka, en Suède, tenue pour masculine depuis 1878 en raison de son armement, s’est révélée en 2017 être celle d’une femme. La sépulture de Suontaka, en Finlande, a livré en 2021 un individu porteur d’un caryotype XXY. Et, en France, la plus célèbre de ces révisions concerne un squelette gravettien longtemps appelé « l’Homme de Menton ».
« Arme = homme, parure = femme » : la présomption
Ces réattributions mettent au jour un raisonnement circulaire qui a structuré la discipline. On sexait la tombe d’après le mobilier : une épée pour un homme, un collier pour une femme, puis on démontrait la division sexuée des rôles… en s’appuyant sur des tombes sexées de cette manière.
Le raisonnement s’auto-alimentait, et il était invérifiable tant que l’os ne pouvait pas parler seul. Il ne l’est plus.
Une précaution, pour finir
Le sexe biologique n’est pas le genre. Savoir qu’un squelette porte des chromosomes XX ne dit pas quel rôle social cette personne occupait, comment son groupe la désignait, ni ce que signifiaient les objets déposés près d’elle. La science nouvelle règle une question; elle n’autorise pas à répondre à toutes les autres.


