Une image héritée du XIXe siècle

« L’homme chasse, la femme garde le foyer » : cette répartition des rôles, longtemps présentée comme naturelle, doit plus à l’imaginaire des XIXe et XXe siècles qu’aux données archéologiques. Quand la préhistoire naît comme science, dans les années 1860, ses premiers illustrateurs la peuplent de familles bourgeoises vêtues de peaux. Dans L’Homme primitif de Louis Figuier (1870), les gravures d’Émile Bayard montrent des hommes qui chassent, taillent et combattent, et des femmes assises près du feu, un enfant dans les bras. Ces images ont fait le tour des manuels scolaires pendant un siècle.

Le biais s’est glissé jusque dans la lecture des fossiles. En 1823, au pays de Galles, le géologue William Buckland exhume un squelette teinté d’ocre et paré de coquillages : ce sera la « Dame rouge de Paviland ». On sait aujourd’hui qu’il s’agit d’un jeune homme. À l’inverse, l’« Homme de Menton », découvert en 1872 dans la grotte du Cavillon, en Ligurie, sous une coiffe de coquillages, s’est révélé être une femme. Parure abondante ou absence d’armes : chaque époque a lu le sexe des défunts à travers ses propres codes.

Colliers et pendentifs en coquillages de Téviec (parure préhistorique)
Parures de la nécropole de Téviec : les femmes, actrices à part entière de leurs sociétés.

« Man the Hunter » : quand la science a figé le cliché

Le XXe siècle a donné au cliché une caution savante. En 1966, à Chicago, le colloque « Man the Hunter », publié deux ans plus tard par Richard Lee et Irven DeVore, fait de la chasse au gros gibier le moteur de l’évolution humaine : c’est elle qui aurait façonné l’outil, la coopération, le langage. Les femmes y apparaissent surtout comme celles qui attendent le retour des chasseurs.

La réponse vient d’anthropologues qui regardent les sociétés de chasseurs-cueilleurs observées au XXe siècle. En 1975, Sally Slocum publie « Woman the Gatherer », qui dénonce un « biais masculin » dans la discipline ; en 1981, l’ouvrage collectif dirigé par Frances Dahlberg montre que, dans bien des groupes, la cueillette fournit l’essentiel des calories. Le débat est lancé, et il n’a pas cessé depuis.

Ce que disent réellement les vestiges

Les vestiges ne confirment pas ce partage rigide. Un biface, une pointe de sagaie ou un grattoir ne portent pas le sexe de celui ou de celle qui les a façonnés. Rien, dans les outils ni dans les sépultures, ne prouve que les femmes étaient tenues à l’écart de la chasse, de la taille du silex ou des activités valorisées. Les tâches étaient sans doute partagées avec bien plus de souplesse que le cliché ne le laisse croire, et sans doute différemment d’un groupe à l’autre, d’une époque à l’autre.

Les méthodes, elles, ont changé. Pendant longtemps, le sexe d’un squelette se déterminait surtout à partir du bassin et du crâne, avec une part d’incertitude. Aujourd’hui, l’ADN ancien et l’analyse de certaines protéines de l’émail dentaire permettent de l’établir sur des restes fragmentaires, y compris chez l’enfant. Des attributions anciennes sont ainsi réexaminées, et ce sont parfois des récits entiers qui vacillent.

Des corps qui parlent

L’étude des squelettes féminins bouscule les clichés. Certains montrent des insertions musculaires puissantes, des traces d’efforts intenses et répétés. En 2017, une équipe de l’université de Cambridge (Alison Macintosh, Ron Pinhasi et Jay Stock, dans Science Advances) a comparé les os du bras de femmes d’Europe centrale ayant vécu au Néolithique et aux âges des métaux à ceux de femmes d’aujourd’hui : ceux des agricultrices néolithiques se sont révélés plus robustes que ceux des rameuses d’élite de l’université. Moudre le grain à la meule, porter, cultiver, travailler les peaux : ces vies étaient physiquement exigeantes, bien loin de la femme passive du foyer.

Des chasseuses ? Le débat relancé

En 2020, une découverte faite à Wilamaya Patjxa, dans les Andes péruviennes, a relancé la question. Une sépulture vieille d’environ 9 000 ans y contenait une jeune adulte inhumée avec une panoplie de chasseur : pointes de projectile, outils de boucherie, pierres pour travailler les peaux. L’équipe de Randall Haas (Science Advances) a ensuite recensé les sépultures de chasseurs du continent américain de la même période et estimé qu’entre 30 et 50 % pourraient être des femmes.

Les vestiges ne disent pas que les femmes chassaient partout ; ils disent qu’on ne peut plus affirmer qu’elles ne chassaient pas.

En 2023, une étude publiée dans PLOS ONE (Abigail Anderson et ses collègues) a passé en revue 63 sociétés de chasseurs-cueilleurs documentées par l’ethnographie : dans 79 % d’entre elles, les femmes chassent. Le chiffre a été vivement discuté en 2024, d’autres chercheurs reprochant à l’étude des critères trop larges et un échantillon mal choisi. Ce que montre surtout ce débat, c’est que la question se règle par les données, et non par l’évidence supposée d’un partage naturel des tâches.

Des activités essentielles invisibilisées

Cueillette, traitement des peaux, fabrication des vêtements, vannerie, cordage, préparation des aliments, soin des enfants, transmission des savoirs : les activités souvent attribuées aux femmes étaient vitales, et non secondaires. Elles laissent aussi moins de traces, car elles reposent sur des matières qui pourrissent. Les fibres de lin retrouvées dans la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, vieilles d’environ 30 000 ans, ou les empreintes de textiles et de vannerie relevées sur l’argile cuite de Dolní Věstonice, en Moravie, rappellent pourtant l’importance de ces savoir-faire, sans dire qui les pratiquait. Les réduire à un rôle « ménager », c’est dévaloriser ce qui faisait tenir les groupes debout au quotidien.

Des mains sur les parois

Les femmes n’étaient pas absentes des grottes ornées. En 2013, l’archéologue Dean Snow a comparé les proportions des doigts sur des mains négatives de grottes françaises et espagnoles : selon lui, environ trois quarts auraient été faites par des femmes. La méthode est discutée, car les proportions de la main varient d’une population à l’autre, mais l’étude a eu un mérite : rappeler qu’on avait longtemps attribué l’art pariétal aux seuls hommes, sans jamais l’avoir démontré.

Qui a écrit le récit ?

Le mythe de la ménagère en dit long sur ceux qui l’ont forgé. Les pionniers de la préhistoire, hommes du XIXe siècle, ont projeté leur société sur le passé. Ce n’est qu’avec l’arrivée de femmes chercheuses et de nouvelles méthodes que ce récit a commencé à être questionné. En France, les travaux de Claudine Cohen, de Marylène Patou-Mathis ou d’Anne Augereau ont donné à ces questions un large écho.

Déconstruire le mythe de la ménagère préhistorique, ce n’est pas inventer un passé féministe : c’est cesser d’y projeter nos préjugés, et accepter de ne pas tout savoir. Les femmes de la préhistoire furent des actrices à part entière de leurs sociétés : cueilleuses, artisanes, chasseuses parfois, mères, artistes peut-être. La science, enfin, leur rend leur place.