Le 26 mars 1872, dans une grotte de la falaise des Balzi Rossi, à la frontière franco-italienne, le docteur Émile Rivière dégage un squelette paré de centaines de coquillages. Il l’appelle « l’Homme de Menton ». C’était une femme, et il aura fallu un siècle pour le dire.

Six mètres cinquante sous le sol d’une grotte

Rivière fouille depuis 1870 la grotte du Cavillon, l’une des cavités de cette falaise de calcaire rouge qui domine la mer entre Menton et Vintimille. Le remplissage est considérable : seize mètres de sédiments. C’est à six mètres cinquante de profondeur qu’apparaissent d’abord les os d’un pied, puis un squelette entier.

Sexer un squelette : bassin, crâne, ADN, émail dentaire
Sexer un squelette : bassin, crâne, ADN, émail dentaire Henry Vandyke Carter / Gray’s Anatomy, domaine public (Wikimedia Commons)

Une sépulture parée

Ce que la fouille révèle est exceptionnel. Le corps a été recouvert d’ocre rouge et d’hématite. Autour du crâne, plusieurs centaines de coquillages percés, des nasses marines, et vingt-deux canines de cerf également percées, disposés de façon à restituer une coiffe, sans doute cousue sur un filet ou un bonnet. D’autres éléments de parure accompagnent la jambe. Des lames de silex complètent le dépôt.

L’ensemble est daté d’environ 24 000 ans : nous sommes au Gravettien, la période des grandes sépultures parées d’Europe.

Henry de Lumley
Henry de Lumley Domaine public · Wikimedia Commons

Pourquoi « l’Homme » de Menton

L’attribution est immédiate et ne sera pas discutée. Deux arguments, tous deux fragiles : les os paraissent robustes, et surtout le traitement funéraire est somptueux, donc, dans la tête des savants du XIXe siècle, il s’agit d’un personnage important, donc d’un homme. On parle même d’un chef.

Le raisonnement est celui de toute une époque : le prestige est masculin par définition, et les reconstitutions de l’époque montrent des hommes qui chassent, taillent et peignent tandis que les femmes s’occupent des enfants à l’arrière-plan.

Une sépulture riche ne pouvait pas être celle d’une femme : c’était l’argument, et c’était tout l’argument.

Le bassin n’avait rien de masculin

La révision vient de l’anatomie. En réexaminant le squelette, conservé au musée de l’Homme à Paris, la paléoanthropologue Marie-Antoinette de Lumley constate que le bassin est large et l’échancrure sciatique très ouverte : des caractères féminins nets. « L’Homme de Menton » devient la Dame du Cavillon.

Les travaux récents, publiés dans la monographie que le CNRS a consacrée à la grotte, ont précisé l’ensemble : l’âge au décès, autour de la trentaine; la position du corps; la composition exacte de la parure; la chronologie du dépôt. Une sépulture fouillée en 1872 continue de livrer des résultats en 2020.

Enterrer ses morts : les premières sépultures
Enterrer ses morts : les premières sépultures Zde, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Ce que l’erreur nous apprend

Pendant près d’un siècle et demi, les manuels ont fait de cette tombe celle d’un chef paléolithique. L’erreur n’était pas une faute de mesure : c’était une présomption, tenue pour évidente au point de n’avoir jamais été testée.

Elle rappelle une règle simple, aujourd’hui admise : le mobilier funéraire ne sexe pas un squelette. Seuls l’os, et désormais l’ADN ou les protéines de l’émail dentaire, le peuvent. Le cas du Cavillon rejoint ainsi ceux de la guerrière de Birka ou de la chasseuse de Wilamaya Patjxa : à chaque fois, une certitude confortable qui cède devant un réexamen.

Aller la voir

La falaise des Balzi Rossi se visite, du côté italien, à quelques centaines de mètres de la frontière : les grottes s’ouvrent au pied de la paroi, et un musée national présente les collections issues des fouilles. Le squelette de la Dame, lui, est conservé à Paris.