« l’épopée sapiens » a imaginé cet entretien avec le fondateur de la préhistoire. Les questions et les réponses sont une fiction ; l’homme, ses découvertes et ses combats, eux, sont réels.

, Monsieur Boucher de Perthes, si vous deviez nommer ce que vous avez le plus aimé dans votre vie de chercheur ?

Le silence des ballastières, au petit matin, quand les ouvriers plantent leur pioche dans le gravier de la Somme. Les autres n’y voyaient que du sable et des cailloux ; moi, j’y voyais une bibliothèque. J’ai aimé cela par-dessus tout : savoir lire là où personne ne lisait encore. Le douanier que j’étais contrôlait des marchandises le jour ; le soir, je feuilletais le plus ancien registre du monde, la terre.

, Vous souvenez-vous du premier biface ?

Comme d’un premier amour. On me tend une pierre taillée en amande, remontée de vingt pieds sous le sol, contre l’os d’un éléphant disparu. Je la tourne, je la retourne… et je comprends que ce n’est pas la nature qui l’a faite, c’est une main. Une main humaine, à une époque où l’on nous jurait qu’il n’y avait pas d’hommes. Je tenais là une pensée vieille de cent mille ans dans le creux de ma paume. Ce frisson-là, aucun honneur ne me l’a jamais rendu.

Biface de la collection Boucher de Perthes
Un biface de la collection Boucher de Perthes, Muséum de Toulouse., Didier Descouens · CC BY-SA 4.0

, On vous a pourtant traité de fou pendant vingt ans.

De fou, de rêveur, de conteur. Les savants haussaient les épaules : « L’homme, contemporain du mammouth ? Fable ! » Ce que j’ai aimé, alors, c’est la certitude tranquille de celui qui a vu. On ne discute pas avec quelqu’un qui a touché la preuve. Je payais mes ouvriers pour chaque outil remonté, je notais tout, j’accumulais. La vérité est patiente : elle m’attendrait.

, Puis vint 1859.

Ah, 1859 ! Les grands noms anglais, Prestwich, Lyell, Evans, descendent jusqu’à Abbeville, mettent le nez dans mon gravier… et repartent convaincus. Le fou devient le fondateur. Mais ce que j’ai vraiment savouré, ce n’était pas d’avoir raison contre eux : c’était d’avoir donné à l’humanité son âge véritable. D’un coup, l’homme n’avait plus six mille ans, mais des centaines de milliers. J’avais agrandi le temps des hommes. Quel plus beau métier ?

, Qu’est-ce qui vous rendait heureux, au fond ?

Le dialogue. Chaque outil est une lettre qu’un inconnu m’a écrite à travers l’abîme des siècles. Il ne connaissait pas mon nom ; je ne connaîtrai jamais le sien. Et pourtant, en ramassant sa hache, je lui serrais la main. J’ai passé ma vie à prouver une chose simple, presque tendre : que l’homme le plus lointain était déjà notre frère, intelligent, habile, humain. Rendre sa dignité au premier d’entre nous : voilà ce que j’ai aimé.

, Un conseil à ceux qui vous suivront ?

Ramassez ce que les autres jettent. Écoutez le sol. Et n’ayez pas peur qu’on vous rie au nez : le ridicule n’a jamais tué une vérité, il l’a seulement fait attendre.