L’archéologue des premiers paysans

Jean Guilaine naît le 24 décembre 1936 à Carcassonne. Sa carrière tient à un déplacement du regard : alors que la préhistoire française se passionnait pour les chasseurs du Paléolithique et leurs grottes ornées, il choisit ce qui vient après (le Néolithique, l’âge des métaux, les premières sociétés paysannes de Méditerranée.)

Directeur de recherche au CNRS, il dirige de 1973 à 1978 un grand programme pluridisciplinaire sur les Pyrénées, puis devient directeur d’études à l’EHESS. En 1978, il fonde à Toulouse, avec l’ethnologue Daniel Fabre, le Centre d’anthropologie des sociétés rurales; un lieu pensé pour faire travailler ensemble archéologues, ethnologues et historiens.

Une archéologie de l’environnement

Son apport méthodologique majeur tient en une conviction : on ne comprend pas des agriculteurs sans reconstituer leurs sols, leurs plantes, leurs troupeaux et leurs paysages. Il plaide très tôt pour les études paléoenvironnementales systématiques (pollens, graines carbonisées, faunes, sédiments) et contribue à faire naître ce qu’on appelle l’archéologie agraire.

Chypre, ou la néolithisation par la mer

Ses terrains couvrent tout le bassin méditerranéen : France, Andorre, Espagne, Italie, Grèce, Chypre. C’est sur l’île de Chypre, à Shillourokambos, que son équipe met au jour en 2004 une trouvaille devenue célèbre : la sépulture d’un chat déposé auprès d’un humain, il y a environ 9 500 ans; le plus ancien témoignage connu d’apprivoisement du chat, antérieur de plusieurs millénaires à l’Égypte.

La découverte a une portée théorique : Chypre étant une île, chaque animal et chaque plante domestique y a été apporté par bateau. Le site documente ainsi une néolithisation transportée, choisie, organisée, pas une diffusion passive de proche en proche.

Un chat enterré près d’un homme il y a 9 500 ans : la domestication ne concerne pas que le bétail.

Penser le changement

Guilaine est aussi un théoricien. Il propose le concept d’arythmie pour décrire des évolutions qui ne sont ni linéaires ni synchrones : selon les régions, la néolithisation avance, stagne, recule, se combine à des modes de vie de chasseurs. Il travaille sur la genèse des inégalités sociales et leur traduction matérielle, sur le mégalithisme, sur l’iconographie néolithique et la question du genre.

La violence, sans complaisance

Avec Jean Zammit, il publie Le Sentier de la guerre, enquête sur les traces de violence dans les sociétés préhistoriques : pointes fichées dans des vertèbres, crânes fracturés, sépultures collectives de massacre. Le livre s’oppose à deux mythes symétriques : celui du paradis pacifique d’avant l’État, et celui d’une violence continue et universelle. Les données archéologiques racontent autre chose : des périodes, des régions, des seuils.

Une institution à lui seul

Il dirige la revue Gallia Préhistoire de 1986 à 1994, fonde à Toulouse la collection des Archives d’écologie préhistorique, siège en 1983 dans la commission ministérielle chargée d’expertiser l’affaire de Glozel, et occupe de 1994 à 2007 la chaire de civilisations de l’Europe au Néolithique et à l’âge du Bronze au Collège de France.

Professeur émérite, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, auteur d’une œuvre considérable; dont plusieurs livres écrits pour le grand public, il aura fait du Néolithique ce qu’il n’était pas en France : un sujet aussi passionnant que les grottes ornées.

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