Un prêtre au fond des grottes
Henri Breuil naît le 28 février 1877 à Mortain, dans la Manche, dans une famille de magistrats picards. Séminariste à Saint-Sulpice en 1895, ordonné prêtre en 1900, il obtient de sa hiérarchie une liberté rare : dispensé de charge paroissiale, il consacrera sa vie entière à la préhistoire. On l’appellera l’abbé Breuil, puis, avec un mélange d’admiration et d’ironie, le « pape de la Préhistoire ».
Mettre de l’ordre dans le Paléolithique
Son premier grand chantier n’est pas une grotte, c’est une classification. Au tournant du siècle, les industries de pierre taillée sont rangées selon le système de Gabriel de Mortillet, qui suppose une succession unique et linéaire. Breuil démontre, stratigraphie à l’appui, que les choses sont plus complexes, et impose notamment la réalité de l’Aurignacien, au terme d’une controverse restée célèbre sous le nom de « bataille aurignacienne ».
Sa synthèse de 1912 sur les subdivisions du Paléolithique supérieur fixe un cadre chronologique qui structurera la discipline pendant un demi-siècle. Aurignacien, Solutréen, Magdalénien : ces mots que tout amateur emploie aujourd’hui doivent leur agencement à ce travail.
Altamira, ou la réhabilitation d’un scandale
En 1879, les bisons peints d’Altamira avaient été rejetés comme une supercherie; leur inventeur, Marcelino Sanz de Sautuola, était mort déshonoré. Émile Cartailhac, qui avait été l’un des sceptiques, décide de réparer l’erreur et emmène le jeune Breuil en Espagne. De cette expédition naît le fameux « Mea culpa d’un sceptique » de Cartailhac, publié en 1902, puis la monographie d’Altamira illustrée par Breuil.
L’art pariétal paléolithique est désormais admis. Breuil en devient le relevé vivant : Font-de-Gaume, Les Combarelles, Niaux, El Castillo, et, en septembre 1940, Lascaux, dont il authentifie la découverte quelques jours après les adolescents de Montignac.
Il aura passé sept cents journées sous terre, une lampe à acétylène dans une main, un carnet dans l’autre.
Le relevé comme méthode, et comme limite
Avant la photographie performante en milieu souterrain, c’est le dessin qui fait foi. Breuil relève, à la main, des centaines de figures, dans le froid, l’humidité et des positions impossibles. Ses planches ont diffusé l’art des cavernes dans le monde entier.
Elles ont aussi leurs défauts, aujourd’hui bien documentés : le trait de Breuil complète, redresse, interprète; il voit parfois des figures là où la paroi n’offre qu’une concrétion, et gomme des superpositions qui le gênaient. La relecture de ses relevés par les préhistoriens contemporains est devenue un exercice classique, et un rappel utile que l’œil du savant n’est jamais neutre.
Une chronologie de l’art, contestée puis dépassée
Breuil proposa d’organiser l’art pariétal en deux grands cycles successifs, distingués par des conventions graphiques. André Leroi-Gourhan lui opposera un demi-siècle plus tard une lecture structurale des sanctuaires; les datations directes au carbone 14 et à l’uranium-thorium ont depuis rendu les deux schémas caducs. Reste la démonstration initiale : cet art est bien paléolithique.
Une influence sans institution
Professeur au Collège de France à partir de 1929, membre de l’Institut de paléontologie humaine, il voyage en Chine, en Éthiopie, en Afrique australe. Son interprétation de la « Dame blanche » du Brandberg, en Namibie, qu’il crut d’inspiration méditerranéenne, est l’une de ses erreurs les plus commentées.
Il meurt à L’Isle-Adam le 14 août 1961. Un siècle plus tard, la discipline a révisé presque toutes ses conclusions, et travaille toujours dans le cadre qu’il a posé.
- Henri Breuil, Quatre cents siècles d'art pariétal, Montignac, 1952.
- Arnaud Hurel, L'abbé Breuil, un préhistorien dans le siècle, CNRS Éditions, 2011.
- Musée d'Archéologie nationale, notice biographique « Henri Breuil, dit abbé Breuil ».




