Un avocat qui n’a jamais plaidé
Émile Cartailhac naît à Marseille le 15 février 1845, dans une famille d’inspecteur des douanes qui s’installe à Toulouse en 1860. Il fait son droit, entre au barreau en 1868, et y renonce aussitôt : ses rentes lui permettent de vivre pour la préhistoire, discipline alors naissante à laquelle l’a éveillé son parent Armand de Quatrefages, professeur au Muséum.
Dès vingt ans, il fouille les dolmens de l’Aveyron et fréquente les sociétés savantes toulousaines. En 1865, avec Eugène Trutat et Jean-Baptiste Noulet, il fonde au muséum de Toulouse la « galerie des cavernes »; la première salle au monde à exposer du mobilier préhistorique au public. En 1867, il seconde Édouard Lartet et Gabriel de Mortillet pour la section préhistoire de l’Exposition universelle de Paris.
La revue, puis la chaire
En 1869, il rachète la revue de Mortillet, Matériaux pour l’histoire positive et philosophique de l’homme, la rebaptise et en fait, avec Trutat, l’un des principaux organes de la discipline en Europe. Elle deviendra plus tard L’Anthropologie.
En 1882, il est le premier au monde à enseigner l’archéologie préhistorique, d’abord à la faculté des sciences de Toulouse, puis à la faculté des lettres. Il tiendra ce cours jusqu’à sa mort, presque quarante ans. Parmi ses assistants : un jeune homme du Cantal nommé Marcellin Boule.
1879 : l’erreur d’Altamira
Cette année-là, l’aristocrate espagnol Marcelino Sanz de Sautuola publie les peintures découvertes dans la grotte d’Altamira, en Cantabrie, sur les indications de sa fille de huit ans. Des bisons polychromes, d’une maîtrise stupéfiante, sur un plafond que personne n’attendait orné.
La communauté savante française, Cartailhac en tête, rejette l’authenticité. Les arguments ne manquent pas de logique apparente : la fraîcheur des couleurs, l’absence de tout précédent, la qualité artistique jugée incompatible avec des « sauvages ». Le soupçon de fabrication se porte sur l’entourage de Sautuola, qui meurt en 1888 sans avoir été cru.
Il avait vingt-trois ans d’avance sur personne, et vingt-trois ans de retard sur une fillette de huit ans.
1902 : « Mea culpa d’un sceptique »
Les découvertes s’accumulent (La Mouthe, Les Combarelles, Font-de-Gaume) et rendent la position intenable. Cartailhac fait alors une chose rare : il se rend à Altamira avec le jeune abbé Breuil, examine les parois, et publie dans L’Anthropologie un article au titre resté célèbre, « La grotte d’Altamira, Espagne. Mea culpa d’un sceptique ».
Le texte reconnaît l’erreur collective et réhabilite Sautuola. Suit une monographie d’Altamira, illustrée par les relevés de Breuil, qui installe définitivement l’art pariétal paléolithique dans le champ scientifique, et lance la carrière de celui qu’on appellera le pape de la préhistoire.
Un bâtisseur de discipline
Cartailhac a fouillé, publié, enseigné, mais surtout structuré : une revue, une chaire, un musée, des congrès, un réseau européen. Son inventaire des monuments préhistoriques des Baléares, mené en 1888, reste une référence pour l’archéologie de l’archipel. La France préhistorique (1889) a fait connaître la discipline à un large public.
Ce que son erreur a appris à la discipline
Il meurt à Genève le 26 novembre 1921. On retient surtout de lui un refus et un aveu; c’est injuste pour l’œuvre, mais fécond pour la méthode : l’épisode d’Altamira est devenu le cas d’école de ce qui arrive quand une communauté scientifique juge une découverte à l’aune de ce qu’elle croit possible plutôt que de ce qu’elle observe.
- Émile Cartailhac, « La grotte d'Altamira, Espagne. Mea culpa d'un sceptique », L'Anthropologie, t. 13, 1902.
- Émile Cartailhac & Henri Breuil, La Caverne d'Altamira à Santillane, Monaco, 1906.
- Michel Barbaza, 1902. Émile Cartailhac, le mea culpa d'un sceptique, Musée de Foix, 2002.



