Un Breton fasciné par les pierres levées
Yves Coppens naît à Vannes le 9 août 1934, dans une famille de savants et de musiciens, un père physicien, une mère pianiste. L’enfance se passe à quelques kilomètres des alignements de Carnac, et c’est là, devant ces pierres dressées, que naît une vocation qu’il racontera toute sa vie : à dix ans, il fouille déjà des tumulus bretons avec la permission des propriétaires.
Licence de sciences naturelles à Rennes, puis thèse à Paris sur les proboscidiens, les éléphants fossiles. À vingt-deux ans, en 1956, il entre au CNRS. Ce n’est pas encore la paléoanthropologie : c’est la paléontologie des mammifères, la discipline exigeante des dents et des mâchoires, celle qui apprend à lire un animal entier dans un fragment d’émail.
Le Tchad, l’Éthiopie : vingt ans de terrain
Sa formation de paléontologue lui vaut d’être envoyé, dès janvier 1960, examiner des fossiles africains. Il n’en reviendra plus vraiment. Entre 1960 et 1966, il passe quatorze mois cumulés dans le désert du Djourab, au nord du lac Tchad, une région que personne n’explorait alors systématiquement. Puis viennent l’Éthiopie, l’Algérie, la Tunisie, la Mauritanie, l’Indonésie, les Philippines.
Le terrain africain de ces années-là n’a rien de romantique : des mois sous la tente, des pistes défoncées, des campagnes suspendues par la politique. C’est là qu’il apprend ce qui deviendra sa marque de fabrique : mêler géologues, paléontologues, préhistoriens et anthropologues dans une même équipe, à une époque où chaque spécialité travaillait encore dans son coin.
Lucy, 1974
Le 24 novembre 1974, dans la dépression de l’Afar, en Éthiopie, la mission internationale qu’il codirige avec le géologue Maurice Taieb et l’Américain Donald Johanson met au jour un squelette d’australopithèque exceptionnellement complet (52 fragments, environ 40 % du squelette) âgé de 3,2 millions d’années. La découverte revient à Johanson et à son étudiant Tom Gray; Coppens, codirecteur de l’expédition, en devient en France le visage et la voix.
Le fossile est attribué à une espèce nouvelle, Australopithecus afarensis. Son intérêt tient moins à son âge qu’à son bassin et à son fémur : cette créature d’un mètre dix marchait debout, avec un cerveau de la taille de celui d’un chimpanzé. La bipédie précède donc largement le gros cerveau; l’inverse de ce que l’on croyait encore quelques décennies plus tôt.
Un squelette d’un mètre dix a suffi à retourner l’ordre supposé de notre évolution.
L’East Side Story, et son abandon
En 1981, Coppens formule une hypothèse qui va faire le tour du monde : l’East Side Story. La formation de la grande faille du Rift est-africain aurait coupé l’Afrique en deux domaines climatiques (forêt humide à l’ouest, savane sèche à l’est) et c’est du côté sec que nos ancêtres se seraient redressés, tandis que les chimpanzés restaient dans les arbres à l’ouest.
L’idée est limpide, spectaculaire, parfaite pour l’enseignement. Elle est aussi fausse, et c’est Coppens lui-même qui l’enterrera : la découverte d’Australopithecus bahrelghazali (Abel) au Tchad en 1995, puis celle de Sahelanthropus tchadensis (Toumaï) en 2001 (tous deux à l’ouest du Rift, à 2 500 kilomètres de la faille) rendent le scénario intenable. Il l’a reconnu publiquement, ce qui, dans une carrière bâtie sur une hypothèse célèbre, n’allait pas de soi.
Les institutions et la transmission
Maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle en 1969, sous-directeur du musée de l’Homme, professeur au Muséum et titulaire de la chaire d’anthropologie en 1980, il est élu en 1983 au Collège de France, à la chaire de paléontologie et préhistoire, qu’il occupe jusqu’en 2005. Il siège à l’Académie des sciences.
Cette position institutionnelle, il l’a mise au service d’une idée simple : la préhistoire appartient à tout le monde. Conférences, radio, télévision, préfaces, livres grand public : Le Genou de Lucy, Pré-ambules, Histoire de l’Homme et changements climatiques; il aura passé quarante ans à raconter l’évolution humaine à des publics qui n’avaient jamais ouvert un manuel de paléontologie. Il présida également, au début des années 2000, la commission qui prépara la Charte de l’environnement adossée à la Constitution française.
Ce qu’on lui doit, ce qu’on lui discute
Ses détracteurs lui ont reproché d’avoir occupé, en France, une place médiatique sans commune mesure avec sa part exacte dans la découverte de Lucy, un débat récurrent avec l’équipe américaine. Ses défenseurs répondent qu’il a fait pour la paléoanthropologie française ce que peu de chercheurs savent faire : lui donner une audience, des crédits, des vocations.
Il meurt à Paris le 22 juin 2022. Reste une leçon de méthode, énoncée sans relâche : un fossile ne vaut rien sans son contexte (sa couche, sa faune, son climat, sa date). C’est cette exigence, plus qu’aucune hypothèse, qui lui survit.
Ses livres
Ses ouvrages disponibles dans notre librairie.
- Yves Coppens, Le Genou de Lucy, Odile Jacob, 1999.
- Yves Coppens, Pré-ambules. Les premiers pas de l'homme, Odile Jacob, 2010.
- Donald Johanson & Maitland Edey, Lucy: The Beginnings of Humankind, Simon & Schuster, 1981.




