Bien avant l’agriculture, les groupes humains vivaient au rythme des cycles naturels : l’alternance du jour et de la nuit, la ronde des saisons, les migrations du gibier et, surtout, le va-et-vient très régulier des phases lunaires, dont un cycle complet dure environ 29,5 jours. Cette « horloge » céleste était sans doute le repère temporel le plus commode pour des nomades. Reste une question difficile : ont-ils seulement observé ces cycles, ou cherché à les compter et à les noter ?
Lire le ciel avant d’écrire
C’est la thèse défendue à partir des années 1960 par l’Américain Alexander Marshack, ancien journaliste devenu préhistorien, dans The Roots of Civilization (1972). En examinant au microscope des os gravés du Paléolithique supérieur, il crut y reconnaître non pas des décors, mais des séries d’entailles réalisées avec des outils différents, à des moments distincts. Sur une plaque de l’abri Blanchard (Dordogne, Aurignacien), il lut une suite d’encoches en serpentin qu’il interpréta comme le suivi des phases de la Lune sur deux mois.
L’objet le plus célèbre de ce débat vient d’Afrique : l’os d’Ishango, mis au jour en 1950 par Jean de Heinzelin sur la rive congolaise du lac Édouard, et daté d’environ 20 000 ans. Ce petit os, conservé à Bruxelles, porte trois colonnes d’entailles groupées. On y a tour à tour vu une « règle à calcul » (une colonne aligne 11, 13, 17 et 19, les nombres premiers entre 10 et 20), un système de numération, ou un calendrier lunaire.
Entre encoches et croissants de lune, la préhistoire nous a peut-être laissé ses premiers agendas, mais rien ne prouve que nous sachions encore les lire.
L’énigme de l’os d’Ishango
Ces lectures séduisantes se heurtent à une critique de fond. En 1989, le préhistorien Francesco d’Errico publie « Palaeolithic Lunar Calendars: A Case of Wishful Thinking? » où il montre expérimentalement que des entailles d’apparence organisée peuvent avoir été tracées d’un même geste, avec un même outil, en une seule fois : rien n’oblige alors à y voir un enregistrement étalé dans le temps. En l’absence de critères stricts, l’œil moderne finit toujours par « trouver une lune » là où il la cherche.
Le consensus actuel est nuancé. Même si l’hypothèse du véritable calendrier lunaire n’a jamais convaincu, le travail de Marshack a durablement déplacé le regard : ces suites de traits et d’encoches sont aujourd’hui reconnues comme des systèmes de mémoire externe, des dénombrements matérialisés. Le débat rebondit : en 2023, une équipe a proposé que des points associés à des animaux dans l’art pariétal notent des mois lunaires liés aux cycles de reproduction (hypothèse stimulante mais, elle aussi, très discutée.)
Que peut-on affirmer sans risque ? Que les chasseurs-cueilleurs prêtaient une attention fine aux rythmes du monde (phases lunaires, saisons, retours du gibier) dont dépendait leur survie, et qu’ils en ont parfois gravé la trace. Leur notion du temps était probablement cyclique, tissée d’observation et de mémoire, plus que fondée sur un décompte abstrait des jours. Savoir s’ils « mesuraient » vraiment le temps reste, faute de mode d’emploi, une belle énigme ouverte.


