À deux cents kilomètres à l’est de Moscou, sur le site de Sungir, deux enfants ont été inhumés il y a environ 34 000 ans, tête contre tête, sous plus de dix mille perles d’ivoire. Aucune sépulture d’enfants du Paléolithique n’approche une telle richesse. Personne ne sait pourquoi.

Une découverte de chantier
Le site est repéré en 1955 lors de travaux, dans une carrière d’argile. Les fouilles conduites par Otto Bader mettent au jour un campement de chasseurs, puis des sépultures : celle d’un homme d’une quarantaine d’années, couvert de quelque trois mille perles, et, sous elle, la tombe double des deux enfants.
Un trésor sous la terre gelée
Les enfants, un garçon d’une douzaine d’années et une fille un peu plus jeune, sont disposés tête-bêche. Autour et sur eux : plus de dix mille perles d’ivoire de mammouth cousues sur les vêtements, des bracelets, des diadèmes, des disques ajourés, des sculptures animales. Et deux sagaies extraordinaires, taillées dans des défenses de mammouth redressées, l’une dépasse deux mètres quarante.
Chaque perle demandait, selon les reconstitutions expérimentales, de longues minutes de travail. Le mobilier de cette seule tombe représente des milliers d’heures, prises sur la survie d’un groupe de chasseurs en pleine période glaciaire.
Des milliers d’heures de travail, offertes à deux enfants, dans un monde où chaque heure comptait.

Ce que l’ADN a changé
En 2017, l’analyse génétique des individus de Sungir, publiée dans Science, apporte un résultat inattendu : les personnes inhumées ne sont pas proches parentes. Les deux enfants ne sont ni frère et sœur, ni cousins germains. Plus largement, la population de Sungir n’était pas consanguine, ce qui suppose des réseaux d’alliance étendus entre groupes.
Le lien qui unit ces deux enfants n’est donc pas familial au sens étroit. Il reste à comprendre lequel.

Statut hérité, sacrifice, ou autre chose
Deux lectures dominent. La première voit dans ce faste la preuve d’un statut hérité : dans une société de chasseurs-cueilleurs, des enfants trop jeunes pour avoir acquis un rang auraient reçu celui de leur lignée, ce qui bousculerait l’idée d’un paléolithique égalitaire. La seconde évoque un sacrifice, ou du moins une mort qui appelait une compensation rituelle exceptionnelle.
Les deux squelettes portent par ailleurs des particularités anatomiques discutées, que certains chercheurs relient à des pathologies. Faut-il y voir la raison de ce traitement hors norme ? Rien ne permet de trancher.
Pourquoi la question reste ouverte
Une sépulture ne se répète pas : Sungir est un cas unique, et un cas unique ne se compare à rien. Nous disposons du geste, magnifiquement conservé, mais pas de ce qui le motivait; la part invisible d’une société dont il ne reste que des os, de l’ivoire et de l’ocre.


