Une historienne devenue préhistorienne
Dorothy Annie Elizabeth Garrod naît à Oxford le 5 mai 1892, fille du médecin Archibald Garrod. Elle étudie l’histoire au Newnham College de Cambridge, interrompt son cursus, puis reprend à Oxford des diplômes d’archéologie et d’anthropologie. La Première Guerre mondiale lui prend trois frères; c’est après elle qu’elle se tourne vers la préhistoire.
Sa véritable école est française : elle vient se former en Dordogne auprès de l’abbé Breuil, dont elle sera l’élève et la traductrice. En 1927, elle siège dans la commission internationale qui conclut à la fraude sur le site de Glozel.
Gibraltar, le Kurdistan, puis le mont Carmel
En 1925-1926, elle fouille à Gibraltar, où elle met au jour le crâne d’un enfant néandertalien à Devil’s Tower. En 1928, elle conduit une expédition dans le sud du Kurdistan et fouille Zarzi, ce qui lui permet de définir une culture épipaléolithique locale, le zarzien.
Puis vient le grand chantier : les grottes du mont Carmel, en Palestine mandataire, à partir de 1929. Tabun, El-Wad, Es-Skhul, Kébara, Shuqba. Avec la paléontologue Dorothea Bate, elle établit une séquence continue allant du Paléolithique inférieur au Mésolithique; la première chronologie fiable de la préhistoire du Levant, région charnière entre l’Afrique et l’Eurasie.
Le Natoufien
C’est là qu’elle identifie et nomme, d’après le wadi an-Natuf, une culture qui deviendra l’une des plus étudiées au monde : le Natoufien. Des chasseurs-cueilleurs sédentaires, aux villages de pierre, aux faucilles à lustré, aux sépultures parées; autrement dit les sociétés qui précèdent immédiatement l’agriculture au Proche-Orient. Toute la discussion sur les origines du Néolithique passe encore par ce mot.
Elle a nommé la culture qui se tient juste avant l’invention de l’agriculture.
Des chantiers tenus par des femmes
Une particularité rarement soulignée : les équipes du mont Carmel étaient très majoritairement féminines, encadrées par Garrod et Bate, et employaient massivement des ouvrières locales. Dans l’archéologie coloniale des années 1930, c’est une exception qui n’a rien d’anecdotique.
1939 : la première chaire
Cette année-là, Dorothy Garrod est élue à la chaire Disney d’archéologie de l’université de Cambridge. Elle devient la première femme professeure titulaire d’une chaire à Cambridge ou à Oxford, toutes disciplines confondues; à une époque où les femmes n’ont pas encore les pleins droits universitaires dans son propre établissement. Elle occupe le poste jusqu’en 1952.
La guerre l’interrompt : elle sert dans la Women’s Auxiliary Air Force, affectée à l’unité d’interprétation photographique de Medmenham, où l’on analyse les clichés de reconnaissance aérienne. Un travail de lecture d’images qui n’est pas si loin de la fouille.
Le Roc-aux-Sorciers, dernier terrain
Après Cambridge, elle revient en France et travaille avec Suzanne de Saint-Mathurin à l’abri du Roc-aux-Sorciers, dans la Vienne, où les deux femmes dégagent en 1950 une frise sculptée magdalénienne de quinze mètres. Elle meurt à Cambridge le 18 décembre 1968.
- Musée d’Archéologie nationale, fonds Suzanne de Saint-Mathurin et Dorothy Garrod, Saint-Germain-en-Laye.
- Garrod D. A. E., Bate D. M. A., The Stone Age of Mount Carmel, Oxford, Clarendon Press, 1937.
- University of Cambridge, Department of Archaeology, notice historique sur la chaire Disney.




