Mary Leakey, sur les traces des origines
Dans les gorges d’Olduvai, en Tanzanie, une chercheuse a passé sa vie à genoux dans la poussière : Mary Leakey. En 1959, elle met au jour le crâne d’un australopithèque robuste qui bouleverse la connaissance de nos origines ; plus tard, à Laetoli, elle découvre des empreintes de pas fossilisées vieilles de plus de trois millions d’années, la preuve que nos lointains ancêtres marchaient déjà debout. Longtemps restée dans l’ombre de son mari Louis, elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus grandes préhistoriennes du XXᵉ siècle. Et elle est loin d’être la seule.
Les pionnières de la fouille
Dorothy Garrod (1892-1968) fut une figure majeure et longtemps méconnue. Première femme à occuper une chaire de professeur à l’université de Cambridge, elle dirige les fouilles du mont Carmel, au Levant, met au jour un crâne d’enfant néandertalien à Gibraltar et définit toute une culture, le Natoufien, à l’aube de l’agriculture. En France, elle fouille avec Suzanne de Saint-Mathurin le Roc-aux-Sorciers, à Angles-sur-l’Anglin, révélant une extraordinaire frise sculptée de bisons, de bouquetins et de figures féminines, l’un des chefs-d’œuvre de la sculpture pariétale.
Classer, comprendre, interpréter
D’autres ont forgé les outils intellectuels de la discipline. Denise de Sonneville-Bordes établit la typologie de référence des outils du Paléolithique supérieur : une grille de lecture encore utilisée aujourd’hui pour classer les silex. Annette Laming-Emperaire, elle, s’attaque au sens de l’art des cavernes : dès les années 1960, elle propose d’y lire un ordre, une structure, ouvrant la voie aux grandes interprétations de l’art pariétal. Ses recherches la mènent jusqu’au Brésil, sur les traces des premiers Américains.
Aux sources de l’humanité
La quête des origines doit beaucoup à des femmes de terrain. Meave et Louise Leakey, belle-fille et petite-fille de Mary, poursuivent au bord du lac Turkana la découverte de nouvelles espèces d’hominines. Brigitte Senut co-décrit Orrorin, l’un des plus anciens candidats au titre de bipède, vieux d’environ six millions d’années. Marie-Antoinette de Lumley étudie les restes humains de Tautavel, parmi les plus vieux Européens connus. Et ce sont deux préhistoriennes, Hélène Roche puis Sonia Harmand, qui ont repoussé l’âge des plus anciens outils de pierre : à Lomekwi, au Kenya, Sonia Harmand a mis au jour des éclats taillés voici 3,3 millions d’années, avant même l’apparition du genre Homo.
Repenser le récit des origines
Certaines ont surtout changé notre regard. L’historienne des sciences Claudine Cohen a montré, dans La Femme des origines, combien l’image de la femme préhistorique fut d’abord une invention masculine. L’archéozoologue Marylène Patou-Mathis, avec L’homme préhistorique est aussi une femme, en a fait un succès de librairie. Geneviève von Petzinger a patiemment catalogué les mystérieux signes géométriques des grottes ; Marija Gimbutas, plus controversée, a défendu l’idée d’une « Vieille Europe » où le féminin sacré aurait tenu une place centrale, une thèse séduisante mais très débattue.
La préhistoire au féminin, aujourd’hui
Cette liste, loin d’être close, pourrait s’allonger de bien d’autres noms. Aujourd’hui, les préhistoriennes sont au premier plan : elles dirigent fouilles, laboratoires et musées. Plusieurs figurent parmi les spécialistes présentés sur ce site, Sophie A. de Beaune (cognition et techniques), Silvana Condemi (Néandertal), Brigitte Senut ou Marylène Patou-Mathis. C’est souvent grâce à elles que les vieux clichés, la ménagère passive, la femme cantonnée au foyer, ont commencé à tomber.
Boucler la boucle
Étudier les femmes de la préhistoire et donner leur place aux femmes qui l’étudient : les deux vont de pair. Cette rubrique est née de ce double mouvement, rendre justice, dans le récit de nos origines, à celles qui les ont vécues comme à celles qui les font parler.