Un anatomiste au bout du monde

Raymond Arthur Dart naît le 4 février 1893 à Toowong, dans le Queensland australien, cinquième d’une fratrie de fermiers. Études de médecine à Sydney, puis à l’University College de Londres, où il se forme à la neuroanatomie. En 1922, à vingt-neuf ans, il accepte un poste que personne ne veut : diriger le tout nouveau département d’anatomie de l’université du Witwatersrand, à Johannesbourg. Il s’y sent exilé.

1924 : une boîte de fossiles

Une de ses étudiantes, Josephine Salmons, remarque chez des connaissances un crâne de babouin fossile provenant d’une carrière de calcaire de Taung. Dart demande qu’on lui envoie les blocs suivants. Dans le second, il repère un moulage endocrânien naturel, puis, en le dégageant patiemment : à l’aiguille à tricoter de sa femme, selon la légende, la face d’un enfant.

Ce que le bloc contient est inédit : un cerveau fossilisé de forme simiesque, une denture aux caractères humains, et surtout un trou occipital placé sous le crâne et non à l’arrière. Cette dernière observation est capitale : elle signifie que la tête était portée par une colonne verticale. L’enfant de Taung marchait debout.

Le pari de 1925

Dart publie sa description dans Nature en février 1925 et crée un genre et une espèce : Australopithecus africanus, « le singe austral d’Afrique ». Il y voit un intermédiaire entre les grands singes et l’homme.

L’accueil est glacial. La science britannique de l’époque attend un ancêtre à gros cerveau et à mâchoire simiesque; exactement ce que fournissait le crâne de Piltdown, découvert en 1912 et démasqué comme faux seulement en 1953. Arthur Keith balaie l’enfant de Taung d’une phrase : un gorille juvénile. S’ajoutent un préjugé de géographie, l’Afrique ne saurait être le berceau, et un préjugé de position : Dart est un colonial de trente ans, sans réseau.

Il avait raison en 1925; il a fallu attendre 1947 pour qu’on le lui accorde.

Vingt ans de désert, puis la reconnaissance

Dart cesse presque de publier sur le sujet. Le combat est repris par Robert Broom, qui multiplie à partir de 1936 les découvertes d’australopithèques adultes à Sterkfontein et Kromdraai, et par Wilfrid Le Gros Clark, qui examine les fossiles et se range à l’avis de Dart. En 1947, Arthur Keith reconnaît publiquement son erreur. La même décennie voit tomber Piltdown.

Le renversement est complet : la bipédie précède le développement du cerveau, et l’Afrique redevient le berceau qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

Les erreurs de la seconde moitié

Dart a aussi défendu deux thèses aujourd’hui abandonnées. La première, dite « ostéodontokératique », voyait dans les amas d’ossements de Makapansgat un outillage en os, dent et corne fabriqué par les australopithèques; la taphonomie a montré depuis que ces accumulations sont l’œuvre de prédateurs et de charognards, non d’artisans. La seconde, la « théorie du singe tueur », faisait de nos ancêtres des prédateurs sanguinaires : thèse popularisée par Robert Ardrey, largement diffusée dans la culture des années 1960, et démentie par l’archéologie comme par l’éthologie.

Une leçon d’histoire des sciences

Dart dirige l’école d’anatomie du Witwatersrand jusqu’en 1958 et meurt à Johannesbourg le 22 novembre 1988, à quatre-vingt-quinze ans, largement honoré. Son parcours est devenu un cas d’école : celui d’une observation juste, correctement décrite et publiée dans une grande revue, rejetée vingt-deux ans durant parce qu’elle contredisait ce que l’on tenait pour acquis, et parce qu’elle venait du mauvais continent.

Ses livres

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Sources
  • Raymond A. Dart, « Australopithecus africanus: The Man-Ape of South Africa », Nature, 1925.
  • Encyclopædia Britannica, « Raymond Dart » (biographie).
  • Phillip V. Tobias, Dart, Taung and the Missing Link, Witwatersrand University Press, 1984.
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