Pourquoi les graveurs de l’âge du Bronze ont-ils choisi tel rocher plutôt que son voisin, tout aussi lisse ? Une équipe de l’université de Göteborg a ausculté aux ultrasons cinq panneaux gravés du Bohuslän, sur la côte ouest de la Suède, et mesuré la profondeur de plus de sept cents figures. Toutes s’arrêtent dans une mince couche fragilisée par la fonte du glacier, invisible en surface : les artistes savaient reconnaître une bonne « toile » de granit.
La plus grande concentration de gravures d’Europe
Le Bohuslän, entre Göteborg et la frontière norvégienne, abrite la plus forte densité de gravures rupestres de l’âge du Bronze nordique (1700 à 500 avant notre ère) : bateaux, guerriers, chars, animaux et cupules, piquetés dans le granit de Bohus et souvent placés près de l’eau. Le secteur de Tanum est inscrit au patrimoine mondial depuis 1994. Les archéologues discutent depuis longtemps du choix des panneaux (lissage, pente, orientation, proximité de la mer), mais personne n’avait interrogé la roche elle-même.
Une échographie du granit
Carina Liebl et Mark Peternell, géologues, avec les archéologues Christian Horn et Johan Ling, ont appliqué sur cinq panneaux (Skee, deux à Tanum, Kville et Brastad, chacun portant plus de 150 figures) une sonde à ultrasons de 50 kHz, la même que celle qui sert à contrôler le béton. Le signal réfléchi révèle des horizons parallèles à la surface, à 8 ou 9 millimètres puis à 18 ou 20 millimètres de profondeur (11 et 25 millimètres à Kville). Lames minces et comptage de microfissures confirment leur nature : ce sont des zones de décompression, formées quand le poids de la calotte glaciaire a disparu, il y a environ 12 000 ans.
En parallèle, une photogrammétrie à haute résolution a produit un modèle numérique de chaque panneau, d’où la profondeur de chaque figure a été calculée sur 20 000 à 72 000 points par site.
Toutes les figures tiennent dans la première couche
Les résultats sont nets. La profondeur moyenne des gravures va de 0,96 millimètre à Tanum 311 à 1,52 millimètre à Kville 157 ; la plus profonde, une figure humaine de Brastad, atteint 7,69 millimètres. Aucune ne traverse le premier horizon fragilisé. L’altération de surface depuis la fin de la glaciation, elle, n’excède pas un millimètre : elle ne peut donc pas expliquer, comme on le pensait, que ce granit très dur ait pu être piqueté.
Deux contre-épreuves renforcent la lecture. Un affleurement voisin de Tanum 75, parfaitement poli par le glacier mais jamais gravé, ne montre aucune couche réfléchissante. Et sur le panneau de Kville, la portion plus pentue, où la couche faible est plus profonde, est restée vierge. Seules les cupules font exception : plus profondes, elles percent parfois le second horizon, signe d’une autre technique, peut-être un long polissage au sable.

Un savoir géologique sans géologie
Les auteurs en concluent que les graveurs choisissaient leurs rochers d’après une propriété qu’aucun regard ne peut déceler. Ils avancent une hypothèse à tester : frapper la roche ou y faire glisser un objet métallique produit un son qui varie avec ces microfissures, comme le savent les géologues qui « sonnent » un caillou au marteau. Reste une énigme que la géologie n’explique pas : les figures se creusent davantage du nord au sud du Bohuslän, ce qui relève sans doute des traditions humaines.



