On a longtemps raconté l’Acheuléen comme une lente marche vers le biface parfait. Trois séries éthiopiennes de plus de 1,2 million d’années, analysées dans PLOS One, racontent l’inverse : au même moment, à quelques pas les uns des autres, les tailleurs faisaient des choses différentes.
Le biface, objet de toutes les théories
Le biface est l’outil le plus commenté de la préhistoire. Taillé sur les deux faces, souvent symétrique, il apparaît en Afrique il y a environ 1,75 million d’années et reste en usage pendant plus d’un million et demi d’années, sur trois continents. Cette longévité en a fait un baromètre : beaucoup de chercheurs y ont lu, à travers le temps, une standardisation croissante, signe d’une intention de plus en plus maîtrisée.
Le raisonnement est séduisant. Si les formes se régularisent, c’est que le tailleur poursuit un modèle mental de plus en plus stable, et qu’il sait le transmettre. Le biface devient alors une fenêtre sur les capacités cognitives des premiers Homo. Encore faut-il que la régularisation existe.
Trois assemblages, un même moment, un même lieu
L’équipe menée par Eduardo Méndez-Quintas s’est tournée vers Melka Kunture, dans la haute vallée de l’Awash, en Éthiopie. Le site est un des grands gisements acheuléens d’Afrique de l’Est, fouillé depuis les années 1960. Les chercheurs y ont retenu trois assemblages de plus de 1,2 million d’années, proches les uns des autres à la fois dans l’espace et dans le temps, ce qui neutralise les variables habituelles : pas de différence de climat, pas de continent différent, pas de centaines de milliers d’années d’écart.
Chaque série a été examinée deux fois, par l’analyse techno-typologique classique et par morphométrie géométrique, qui mesure la forme des pièces point par point au lieu de la décrire avec des mots.
Une variabilité qui ne se range pas
Les résultats montrent une variabilité importante de la morphologie des bifaces, des stratégies de façonnage et du choix des matières premières. Les trois assemblages ne se ressemblent pas, alors que tout, dans leur contexte, aurait dû les rendre semblables. Aucune tendance ne se dessine vers une forme préférée.
La fabrication du biface acheuléen n’a pas suivi une trajectoire linéaire vers la standardisation.
Les auteurs y voient une flexibilité considérable, chaque groupe répondant à des contraintes et à des besoins immédiats, sur des durées courtes. Autrement dit, le biface n’est pas un modèle appliqué mais un problème résolu à chaque fois, avec ce que l’on a sous la main et pour ce que l’on veut en faire.
Ce que cela change dans le récit
La conséquence est moins spectaculaire qu’une découverte de fossile, et sans doute plus profonde. Si la variabilité domine à l’échelle courte, alors comparer deux assemblages éloignés de cent mille ans pour en tirer une évolution des capacités mentales devient hasardeux : on risque de prendre pour une tendance ce qui n’est qu’un échantillon de bruit.
Cela rejoint ce que l’on observe sur d’autres périodes : la préhistoire a tendance à se laisser raconter comme une montée régulière, parce que nous savons comment l’histoire finit. Vue de près, à l’échelle où vivaient les tailleurs, elle ressemble plutôt à une suite d’ajustements locaux, dont la somme ne dessine une ligne que de très loin.



