Trente ans sur les traces des derniers Néandertaliens
Ludovic Slimak naît le 11 janvier 1973. Sa thèse, soutenue en 2004 à l’université de Provence, porte sur les dernières expressions du Moustérien entre Loire et Rhône, autrement dit sur la fin du monde néandertalien. C’est le sujet auquel il consacrera sa carrière, comme chercheur du CNRS au Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse.
Byzovaïa, au bord du cercle polaire
Dans les années 2000, il fouille avec une équipe internationale le site de Byzovaïa, en république des Komis, dans le nord de la Russie d’Europe. Le gisement livre un outillage moustérien typique et des restes de grands mammifères dépecés, dans des niveaux datés d’environ 29 000 ans.
Si l’attribution est exacte, cela signifierait des occupations moustériennes bien plus tardives et bien plus septentrionales qu’on ne le croyait; 1 000 kilomètres plus au nord, et huit millénaires après la disparition supposée de Néandertal. La difficulté est que le site n’a livré aucun reste humain : l’équation « Moustérien = Néandertal », commode en Europe de l’Ouest, ne peut y être vérifiée. Le débat reste ouvert.
La grotte Mandrin
Depuis le début des années 1990, il dirige les fouilles de la grotte Mandrin, dans la Drôme, sur la rive du Rhône. Le site est devenu l’un des plus discutés d’Europe pour une raison simple : sa séquence paraît enregistrer l’alternance, sur le même sol, d’occupations néandertaliennes et d’occupations d’Homo sapiens.
En 2022, son équipe publie l’attribution d’une dent d’enfant issue de la couche dite néronienne à Homo sapiens, avec une datation autour de 54 000 ans. Ce serait la plus ancienne présence connue de notre espèce en Europe, très antérieure aux dates admises. L’étude s’appuie sur une méthode inventive : la lecture des dépôts de suie sur les parois, qui permet de compter les saisons d’occupation et de montrer que les relais entre groupes se sont joués en quelques années, voire quelques mois.
Sur un même sol, les cendres de deux humanités qui se sont peut-être croisées.
Thorin, le Néandertalien isolé
En 2015, la fouille livre les restes d’un néandertalien baptisé Thorin, en hommage à Tolkien. Leur analyse génétique, publiée en 2024, révèle un individu appartenant à une lignée demeurée isolée des autres populations néandertaliennes pendant des dizaines de milliers d’années, des voisins qui ne se mélangeaient plus.
Le résultat nourrit une hypothèse qui traverse toute son œuvre : les derniers Néandertaliens n’auraient pas formé une population unique et homogène, mais des groupes fragmentés, isolés, démographiquement fragiles.
Un chercheur qui écrit
Entre 2022 et 2024, Slimak publie une trilogie destinée au grand public : Néandertal nu, Le Dernier Néandertalien, Sapiens nu; où il mêle récit de fouille, réflexion sur l’altérité et critique de la façon dont notre discipline projette ses attentes sur les sociétés disparues.
Le ton, très personnel, lui a valu autant de lecteurs que de réserves : ses résultats de terrain, notamment les datations de Mandrin, font l’objet de discussions serrées dans la communauté. C’est le sort ordinaire des sites qui déplacent une chronologie, et la raison pour laquelle on continue d’y fouiller.
- Slimak et al., « Modern human incursion into Neanderthal territories 54,000 years ago at Mandrin, France », Science Advances, 2022
- Ludovic Slimak, Néandertal nu, Odile Jacob, 2022
- Laboratoire TRACES, CNRS / Université Toulouse, Jean Jaurès



