Pendant des millénaires, les chasseurs de la steppe mongole ont vécu de l’aurochs. Puis, il y a un peu plus de 5 000 ans, le bœuf domestique est arrivé de l’ouest avec les premiers éleveurs. Que sont devenues les bêtes sauvages ? Ont-elles été remplacées, ou mêlées aux troupeaux ? Une étude mise en ligne le 4 septembre dans iScience, menée par Katherine Brunson (Wesleyan University) et Kelsey Witt (Clemson) avec l’Académie des sciences et l’Université nationale de Mongolie, apporte les premiers génomes anciens de bovins pour cette région charnière entre les pasteurs de l’Altaï et les chasseurs-agriculteurs de Chine du Nord-Est.
Sept sites, huit mille ans
L’équipe a tenté l’extraction d’ADN sur 27 ossements venus de sept sites de Mongolie orientale. Elle en a tiré onze génomes mitochondriaux et sept génomes nucléaires à faible couverture. Les plus anciens, datés au radiocarbone entre 8 400 et 5 600 ans, viennent des campements de chasseurs de Tamsagbulag, Zaraa Uul et Margal, où l’aurochs tenait une place centrale dans l’alimentation et, sans doute, dans les rites. Les plus récents, de 3 500 ans à l’époque des Xiongnu, sont des bovins domestiques des tombes et des habitats de l’âge du Bronze et de l’âge du Fer.
Trois individus portent l’essentiel de l’analyse : une femelle d’aurochs de Zaraa Uul vieille de 7 700 ans, une vache de la fin de l’âge du Bronze du même site, et une vache de l’époque Xiongnu, il y a 2 000 ans.
Des sauvages du Nord aux bêtes de Shimao
L’aurochs néolithique de Mongolie se rattache sans surprise à la population d’aurochs nord-asiatiques déjà connue en Sibérie et dans la plaine de Songnen, en Chine du Nord-Est. Son plus proche parent est un aurochs de 3 800 ans de cette plaine, signe d’une population sauvage continue de la steppe mongole à la Mandchourie.
Les bovins postérieurs à 4 000 ans racontent autre chose. Ils se groupent avec les premiers bovins domestiques d’Asie de l’Est, en particulier ceux de Shimao, la ville fortifiée du plateau de l’Ordos où le bœuf est élevé en grand nombre il y a 4 000 ans. Et ils forment, avec les races taurines modernes de l’Est asiatique, un même rameau dont les plus proches sont aujourd’hui les races Yanbian et de Yakoutie.
Remplacement, mais pas effacement
Le résultat central tient dans une nuance. Les lignées maternelles des aurochs mongols ont bien disparu des troupeaux. Mais les analyses de mélange détectent, dans les bovins anciens comme dans certaines races actuelles, une part d’ascendance d’aurochs nord-asiatique : les hybrides de Chine centrale et les bovins taurins du plateau tibétain en portent encore. Le schéma est celui d’un fonds commun de bovins domestiques introduit par les groupes Afanasievo il y a environ 5 300 ans, suivi d’un apport local, surtout par les mâles sauvages, là où troupeaux et aurochs se croisaient.
Les auteurs en tirent une conclusion sur les routes de la domestication : la Chine du Nord-Ouest n’a pas été le seul couloir d’entrée du bétail en Asie de l’Est. La bordure orientale du plateau mongol, avec ses villages de chasseurs d’aurochs, a joué son rôle.
Ce que l’étude ne peut pas dire
Sept génomes, tous à faible couverture, c’est peu, et les auteurs le disent : leurs différentes méthodes de mélange ne concordent pas toutes, et il faudra davantage d’échantillons pour savoir si l’hybridation a eu lieu dès l’arrivée du bétail ou sur une longue durée. Reste l’image d’ensemble, cohérente avec ce que l’on observe pour le porc en Europe ou la chèvre au Proche-Orient : la domestication n’a presque jamais isolé les animaux de leurs cousins sauvages. En Mongolie, le gibier des ancêtres est entré, par la petite porte, dans les troupeaux de leurs descendants.