Sept talons néandertaliens comparés à soixante-quatre talons d’Homo sapiens : l’os du calcanéum raconte deux façons de marcher. Et il montre au passage ce que la chaussure et la vie sédentaire ont fait à nos propres pieds.
Le calcanéum est l’os du talon, le plus volumineux du pied. Il supporte le poids du corps à chaque pas, ancre le tendon d’Achille et oriente l’ensemble de l’arrière-pied. Sa forme est donc un enregistrement assez fidèle de la manière dont un individu se déplaçait.
Une équipe italienne vient d’en tirer parti pour comparer néandertaliens et humains modernes. Sept calcanéums néandertaliens, soixante-quatre calcanéums d’Homo sapiens allant des chasseurs-cueilleurs du début du Pléistocène supérieur aux populations post-industrielles, et une morphométrie géométrique appliquée à la surface externe de l’os ainsi qu’à ses régions clés : facettes articulaires, facette cuboïdienne, tubérosité.
Un os qui enregistre la marche
La morphométrie géométrique consiste à poser des centaines de repères sur la surface d’un os, puis à comparer les formes une fois la taille neutralisée. Elle permet de distinguer ce qui relève de la stature générale, ce qui tient à l’héritage ancestral, et ce qui répond aux contraintes mécaniques subies de son vivant.
C’est cette distinction que l’étude cherchait à établir : parmi les particularités du talon néandertalien, lesquelles sont des caractères hérités, lesquelles sont propres à l’espèce, et lesquelles sont la trace d’une façon de se déplacer. Les trois catégories ne se lisent pas au même endroit de l’os.
Plus court, plus large, plus haut
Comparés aux nôtres, les talons néandertaliens sont plus courts, plus larges et plus hauts. Les auteurs y voient une adaptation à une charge importante portée sur l’arrière-pied et à une forte mobilité. Deux détails complètent le portrait : la forme de l’articulation sous-talienne et l’orientation de la jonction avec le cuboïde suggèrent un pied habituellement en pronation, c’est-à-dire dont l’appui bascule vers l’intérieur.
Le processus plantaire latéral, lui, est réduit chez Néandertal, ce qui implique une attache ligamentaire différente et un soutien de la voûte plantaire qui ne fonctionnait pas tout à fait comme le nôtre. L’étude relève aussi un sinus du tarse plus court, qu’elle interprète comme un caractère ancestral et non comme une adaptation propre à l’espèce.
Le pied moderne, produit de la chaussure
La comparaison interne aux Homo sapiens est presque aussi parlante. Les populations modernes très mobiles et habituellement déchaussées présentent des traits comparables à ceux des néandertaliens, en moins marqués. Les populations sédentaires post-industrielles, elles, ont des talons nettement plus graciles, ce que les auteurs relient au port de chaussures et à la baisse de l’activité physique.
Une partie de ce qui sépare notre pied de celui de Néandertal ne relève pas de l’évolution de l’espèce, mais de ce que nous avons cessé de faire avec nos jambes.
La limite du corpus
Sept os pour une espèce, c’est peu, et les auteurs ne le cachent pas. La conservation des petits os du pied est mauvaise, et les néandertaliens dont le squelette post-crânien est bien conservé se comptent sur les doigts de la main. Les tendances décrites ici demanderont confirmation à mesure que le corpus s’étoffera.