Du théâtre à la paléontologie

Élisabeth Daynès naît le 6 avril 1960 à Béziers. Rien ne la destine à la préhistoire : elle entre dans la troupe de la Salamandre, au théâtre du Nord, où elle crée maquillages et masques. Elle y apprend la résine, le silicone, les colorants, les effets spéciaux : tout ce qui, plus tard, servira à donner un visage aux morts. En 1984, elle installe son atelier à Paris.

1988 : une première commande

Le musée du Thot, près de Lascaux, lui commande un mammouth et des hommes du Magdalénien. C’est le basculement. Suivront le musée de Tautavel, qui ouvre en 1991 avec plusieurs de ses réalisations, puis des dizaines de musées à travers le monde.

Consciente que la crédibilité de son travail dépend de l’anatomie, elle se forme en 1996-1997 auprès de Jean-Noël Vignal, anthropologue à l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale, le spécialiste français de la reconstitution faciale médico-légale. Son atelier adopte les protocoles de la police scientifique.

Comment on rend un visage à un crâne

La méthode part du moulage du crâne fossile. On y implante des repères d’épaisseur des tissus mous, établis par la médecine légale; on reconstitue les muscles un à un; on modèle la peau par-dessus. Le nez, les lèvres et les oreilles se déduisent partiellement de l’os (l’ouverture nasale, les insertions musculaires, le bord alvéolaire) mais jamais complètement.

Puis vient ce que l’anatomie ne dicte pas : la couleur de la peau, celle des yeux, la pilosité, l’expression, l’âge apparent, le regard. C’est là que se joue le métier, et la responsabilité, car une reconstitution devient immédiatement l’image mentale que le public gardera d’une espèce entière.

L’os impose la forme du visage; le regard, lui, est une décision.

Lucy, Toumaï, Toutânkhamon

Ses reconstitutions ont fait le tour du monde : des Lucy à Mexico puis à New York, le couple d’Homo georgicus de Dmanissi en Géorgie, des néandertaliens pour de nombreux musées européens. En 2006, son buste de Toutânkhamon fait la couverture du National Geographic et accompagne une exposition qui attire des foules aux États-Unis.

Le néandertalien du métro

En 2018-2019, pour l’exposition du musée de l’Homme, elle réalise une adolescente néandertalienne de treize ans, présentée dans une « salle des préjugés » et habillée de vêtements contemporains. L’effet est calculé : le visiteur, qui s’attendait à une brute hirsute, croise une jeune fille qu’il ne remarquerait pas dans une rame de métro. En une vitrine, un siècle de caricature, celle qu’avait installée la reconstitution de La Chapelle-aux-Saints, se trouve désamorcé.

Un métier discuté, et nécessaire

Le paléoart a ses critiques : chaque reconstitution fige une hypothèse, et le public la reçoit comme un fait. Daynès en convient et travaille avec les chercheurs qui fournissent les données, en assumant la part de choix. Reste que sans ce travail, les fossiles resteraient des objets de vitrine.

Son atelier parisien continue de produire pour les musées du monde entier des humanités disparues qui nous regardent, et c’est peut-être le plus efficace des outils de médiation : on ne s’identifie pas à un crâne, on s’identifie à un visage.

Sources
  • Atelier Daynès, reconstitutions de paléoart (site officiel, elisabethdaynes.com).
  • Society of Vertebrate Paleontology, John J. Lanzendorf–National Geographic PaleoArt Prize, lauréate 2010.
  • Musée de l’Homme & Field Museum (Chicago), notices d’exposition des reconstitutions d’Élisabeth Daynès.
Partager cet article
)