Le récit classique est limpide : en domestiquant plantes et animaux au Proche-Orient, puis ailleurs, l’humanité serait sortie d’une précarité permanente pour entrer dans l’abondance, les villages, l’écriture et les cités. L’agriculture y figure comme le premier barreau de l’échelle du progrès. Depuis les années 1970-1980, une thèse iconoclaste a pourtant renversé ce roman des origines : et si la « révolution néolithique » avait été moins une libération qu’un engrenage ?
Le réquisitoire : la « pire erreur »
Le réquisitoire le plus célèbre est celui du biologiste Jared Diamond, qui qualifiait en 1987 l’adoption de l’agriculture de « pire erreur de l’histoire de l’espèce humaine ». Son argument s’appuie sur les os : les squelettes de Grèce et de Turquie indiquent qu’à la fin de l’ère glaciaire les hommes mesuraient en moyenne près de 1,75 m, taille qui aurait chuté autour de 1,60 m vers 3000 av. J.-C. une fois les céréales installées au menu; avec une hausse des défauts d’émail dentaire, de l’anémie et des lésions infectieuses.
À ce dossier sanitaire s’ajoutent d’autres pièces. L’anthropologue Marshall Sahlins décrivait dès 1972 les chasseurs-cueilleurs comme la « première société d’abondance » : un régime varié et des journées de travail souvent plus courtes que celles du paysan. La dépendance à quelques plantes riches en glucides, la promiscuité avec les animaux domestiques et l’entassement dans les villages auraient ouvert la voie aux carences, aux épidémies et à de nouvelles inégalités. Yuval Noah Harari popularisera l’image d’un blé qui aurait domestiqué l’homme autant que l’inverse.
À l’échelle de l’espèce, un triomphe ; à l’échelle des corps, longtemps une épreuve.

Ce que disent vraiment les squelettes
La bioarchéologie a depuis passé ce dossier au crible, et la conclusion est plus nuancée que le slogan. La synthèse d’Amanda Mummert et de ses collègues, en 2011, compile les études de populations ayant traversé la transition agricole sur plusieurs continents : la baisse de stature est fréquente, mais elle n’est ni universelle ni synchrone. Certaines régions n’en montrent aucune ; d’autres voient les corps se réduire des siècles après l’adoption des céréales, ce qui interdit d’en faire une conséquence mécanique.
En revanche, deux signaux résistent bien. Les caries explosent; logique, avec un régime plus sucré et plus collant. Et les maladies infectieuses s’installent : vivre serré, près de ses déchets et de ses bêtes, offre aux agents pathogènes une densité d’hôtes qu’un campement de trente personnes ne fournit jamais. Rougeole, tuberculose, grippe : plusieurs de nos compagnons de route viennent de là.
Reste que ces indicateurs mesurent le stress, pas le malheur. Un squelette porteur de lignes d’arrêt de croissance est aussi, souvent, celui de quelqu’un qui a survécu à l’épisode qui les a produites; un paradoxe bien connu des bioarchéologues, et une raison de plus de se méfier des lectures trop directes.
L’autre versant : un triomphe démographique
La contre-offensive ne nie pas ces coûts, mais conteste le verdict. Si l’agriculture avait été si désastreuse, comment expliquer son triomphe planétaire ? Les paléodémographes, à la suite de Jean-Pierre Bocquet-Appel, ont identifié dans les cimetières néolithiques du monde entier une même signature : une envolée de la proportion de squelettes juvéniles, marque d’une natalité en forte hausse. Sédentarité, sevrage précoce grâce aux bouillies de céréales, stockage des récoltes : on fait plus d’enfants, plus rapprochés. Il appelle cet épisode la transition démographique néolithique, et c’est lui qui a rendu possibles les milliards d’humains d’aujourd’hui.
Surplus, métiers spécialisés, artisanat, monuments, États suivent. Et la vie n’était pas non plus idyllique chez les chasseurs-cueilleurs, exposés à la mortalité infantile, aux disettes saisonnières et à la violence.

Pas une révolution, mais une dizaine
Le mot « révolution », hérité de Gordon Childe, entretient une illusion : celle d’un basculement unique, parti d’un foyer et diffusé au reste du monde. Les données disent l’inverse. La domestication a été inventée indépendamment dans une dizaine de régions, à des dates échelonnées sur plusieurs millénaires : le Croissant fertile pour le blé et l’orge, la Chine pour le millet puis le riz, la Nouvelle-Guinée pour la banane et le taro, la Mésoamérique pour le maïs, les Andes pour la pomme de terre et le quinoa, le Sahel pour le sorgho, l’est de l’Amérique du Nord pour quelques plantes aujourd’hui oubliées.
Chacun de ces foyers a suivi son propre rythme, et partout la transition s’est étalée sur des siècles, mêlant longtemps culture, élevage, chasse et cueillette. Personne, nulle part, n’a « choisi » l’agriculture un beau matin. Parler d’erreur suppose une décision : il n’y en a pas eu.

Göbekli Tepe, ou l’ordre des choses inversé
Un site a fait plus que tout autre pour brouiller le récit : Göbekli Tepe, en Anatolie du Sud-Est. Ses enclos monumentaux, leurs piliers en T de plusieurs tonnes couverts d’animaux sculptés, ont été élevés vers 9600 avant notre ère; par des gens qui ne cultivaient pas encore, ou à peine. Le schéma classique voulait que l’agriculture produise des surplus, les surplus des villages, et les villages des temples. Ici, le monument précède les champs.
D’où une hypothèse séduisante, quoique discutée : rassembler des centaines de personnes pour bâtir et pour festoyer aurait obligé à nourrir ces foules, et donc encouragé la mise en culture. Ce ne serait pas l’agriculture qui aurait rendu la religion possible, mais le rassemblement qui aurait rendu l’agriculture nécessaire.
Le corps s’est adapté aussi
Dernier élément, souvent absent du débat : nos gènes ont bougé. La persistance de la lactase, qui permet de digérer le lait à l’âge adulte, s’est répandue en Europe au cours des cinq derniers millénaires; bien après le début de la traite, ce qui montre que l’on a d’abord bu du lait transformé avant d’être équipé pour le boire frais. Le nombre de copies des gènes de l’amylase, l’enzyme qui attaque l’amidon dès la salive, varie lui aussi selon les populations et leur régime.
Fait notable : on retrouve un nombre élevé de ces copies chez des chasseurs-cueilleurs qui n’ont jamais cultivé, comme les Jomon du Japon, grands consommateurs de glands, de noix et de racines. L’adaptation aux féculents n’a donc pas attendu les champs. Là encore, la frontière que nous traçons entre « avant » et « après » est plus nette dans nos manuels que dans les corps.
Un cliquet, pas un pari
Au fond, les deux camps décrivent les deux faces d’une même médaille. À l’échelle de l’espèce, l’agriculture est un succès écrasant. À l’échelle des corps, elle a longtemps eu un prix : santé fragilisée, labeur accru, hiérarchies durcies. Le vrai clivage n’oppose donc pas tant le « progrès » au « piège » que la quantité à la qualité, la puissance collective au bien-être de chacun.
Et une fois les populations plus nombreuses et sédentaires, le retour en arrière devenait impossible : aucun territoire ne peut nourrir par la seule cueillette une population que l’agriculture a multipliée. Moins un pari raté qu’un cliquet; un mécanisme qui ne tourne que dans un sens, et dont personne n’a jamais tenu le levier.


