Tailler la pierre fut longtemps considéré comme le geste fondateur de l’humanité, réservé au genre Homo. Mais des découvertes récentes ont fait reculer l’origine de la technique bien avant l’apparition de notre genre, jusqu’à poser une question vertigineuse : et si l’outil était plus ancien que l’homme ?
L’homme, l’animal qui fabrique des outils ?
Au milieu du XXe siècle, la découverte à Olduvai, en Tanzanie, d’un hominine associé à des outils simples, galets et éclats de la tradition dite oldowayenne, conduit à le nommer Homo habilis, « l’homme habile ». L’équation semble limpide : le genre Homo naît avec l’outil, il y a environ 2,6 millions d’années.
Cette idée a longtemps structuré la préhistoire : fabriquer un outil, c’était déjà être humain.
La surprise de Lomekwi
En 2015, une équipe annonce la découverte, à Lomekwi, au Kenya, d’outils de pierre datés de 3,3 millions d’années. C’est près de 700 000 ans avant les plus anciens fossiles attribués au genre Homo. À cette époque, les seuls hominines connus dans la région sont des australopithèques et un genre voisin, Kenyanthropus.
Autrement dit, les premiers tailleurs de pierre n’appartenaient pas au genre Homo. L’outil précède l’homme.
Des animaux découpés encore plus tôt ?
Un autre indice va dans le même sens. À Dikika, en Éthiopie, des os d’animaux vieux de 3,4 millions d’années portent des marques évoquant une découpe à l’aide de pierres tranchantes. Si l’interprétation est juste, des australopithèques auraient consommé de la viande à l’aide d’outils dès cette époque.
Ces marques restent discutées : certains chercheurs y voient plutôt le résultat d’un piétinement ou de la morsure d’un animal.
Le débat sur les auteurs et les dates
Les découvertes de Lomekwi ne font pas l’unanimité. Quelques spécialistes contestent la datation ou l’interprétation des pierres, y voyant des cassures naturelles plutôt qu’une taille intentionnelle. Le débat porte sur la rigueur des preuves autant que sur leur portée.
Mais la tendance générale est claire : la fabrication d’outils, longtemps réservée à Homo, plonge désormais ses racines dans un passé bien plus lointain.
Repenser « l’homme technicien »
Ces découvertes obligent à repenser une définition confortable. La technique n’est pas née avec notre genre ; elle lui préexiste. D’ailleurs, les chimpanzés eux-mêmes utilisent des outils, pierres et brindilles, pour se nourrir.
Fabriquer un outil ne suffit donc plus à définir l’humain. Ce qui nous distingue tient peut-être moins au premier éclat taillé qu’à la longue accumulation de savoir-faire qui a suivi.