Pendant un siècle, l’ordre du Néolithique paraissait acquis : on cultive, donc on se sédentarise, donc on fait des villages, donc on bâtit des temples. Une colline du sud-est de la Turquie a inversé la phrase. À Göbekli Tepe, des chasseurs-cueilleurs ont dressé des monuments de pierre avant l’agriculture, avant la céramique, avant le village.
Une colline qu’on avait prise pour un cimetière
Le site est repéré dès 1963 par une prospection américano-turque, qui note des blocs calcaires affleurant sur une éminence et conclut à un cimetière byzantin. On passe à autre chose. En 1994, l’archéologue allemand Klaus Schmidt relit les carnets, revient sur place, comprend en une journée que ces blocs sont des piliers taillés, et y consacrera le reste de sa vie, jusqu’à sa mort en 2014.

Des piliers en T, et des gens dedans
Les fouilles dégagent des enclos circulaires ou ovales, délimités par des piliers de calcaire en forme de T, plantés dans le sol et reliés par des murets. Les plus grands, au centre de chaque enclos, atteignent cinq mètres et demi et pèsent une dizaine de tonnes. Dans une carrière voisine, un pilier resté inachevé approche les sept mètres pour une cinquantaine de tonnes.
Ces piliers ne sont pas de simples supports. Beaucoup portent des bras pliés le long du corps, des mains qui se rejoignent sur le ventre, une ceinture, parfois un pagne. Ce sont des êtres, stylisés à l’extrême : un T pour la tête et les épaules, et rien pour le visage.

Un bestiaire qui ne se mange pas
Les reliefs sculptés sur les piliers déroulent renards, sangliers, serpents, aurochs, grues, vautours, scorpions, araignées. Le détail est éloquent : ce ne sont pas, pour l’essentiel, des animaux de gibier. Ce n’est donc pas un art de la chasse ou de l’abondance, mais autre chose, un vocabulaire dont nous n’avons plus la clé.

Ce qui cloche dans la chronologie
Les niveaux les plus anciens remontent à environ 9 500 avant notre ère. À cette date, dans la région, personne ne cultive encore. Pas de poterie. Pas d’animaux domestiques. Pas de villages permanents attestés à proximité immédiate.
Il a donc fallu que des chasseurs-cueilleurs extraient, taillent, transportent et dressent des blocs de dix tonnes, et qu’on nourrisse tout ce monde pendant les travaux.

Le temple a-t-il fait le grain ?
C’est l’hypothèse qui a rendu Göbekli Tepe célèbre. Schmidt proposait de renverser la causalité : rassembler des centaines de personnes pour un chantier collectif suppose de les nourrir, donc de disposer de réserves fiables, donc de pousser les céréales sauvages vers la culture. Le besoin de bâtir aurait précédé et provoqué l’agriculture. L’argument est renforcé par un fait troublant : les blés engrains sauvages génétiquement les plus proches des blés cultivés poussent au Karacadağ, à une trentaine de kilomètres.
Ce que les fouilles récentes ont nuancé
La formule « le premier temple du monde » a fait le tour de la planète ; elle est aujourd’hui jugée trop tranchée par l’équipe qui a succédé à Schmidt. On a mis au jour sur le site des citernes, des meules, des structures d’habitat : Göbekli Tepe n’était pas un sanctuaire vide occupé quelques jours par an, mais un lieu où l’on vivait aussi. L’opposition entre temple et village y perd son sens, et c’est peut-être la vraie découverte.
Le programme turc Taş Tepeler a depuis identifié une douzaine de sites contemporains dans la même région, dont Karahan Tepe. Göbekli Tepe n’est pas une anomalie isolée : c’est le sommet visible d’un monde entier.
Y aller
Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2018 et se visite, à une quinzaine de kilomètres de Şanlıurfa, sous une vaste couverture qui protège les enclos. Le musée archéologique de Şanlıurfa en présente les pièces majeures.


