Tout le monde connaît l’image : des chasseurs qui rabattent un troupeau de chevaux affolés vers le sommet de la roche de Solutré, et les bêtes qui basculent dans le vide, par centaines. Elle figure dans les manuels scolaires depuis cent cinquante ans. Elle est fausse, et l’on sait précisément d’où elle vient.
Le magma
En 1866, au lieu-dit le Crot du Charnier, au pied de l’escarpement calcaire qui domine le Mâconnais, Adrien Arcelin et Henry Testot-Ferry mettent au jour une couche d’ossements d’une densité extraordinaire : des os et des dents de chevaux compactés sur près d’un mètre d’épaisseur, sur plusieurs milliers de mètres carrés. On l’a baptisée le « magma de chevaux ».
Les estimations du XIXe siècle parlaient de cent mille bêtes. Les décomptes modernes sont bien plus sobres : quelques milliers d’individus, mais accumulés sur des dizaines de milliers d’années d’occupation, ce qui reste considérable.

Un roman pris pour une thèse
Six ans après la découverte, en 1872, Adrien Arcelin publie sous pseudonyme un roman préhistorique : Solutré ou les chasseurs de rennes de la France centrale. Il y met en scène, avec talent, des chasseurs poussant les troupeaux du haut de la roche.
L’inventeur du site a inventé la scène. Il l’a écrite comme une fiction; on l’a lue comme un rapport de fouille.
L’image était trop belle. Elle est passée du roman aux revues de vulgarisation, puis aux manuels, puis au sens commun. Arcelin lui-même n’a jamais soutenu cette hypothèse dans ses travaux scientifiques.

Pourquoi ça ne tient pas
Trois objections, chacune suffisante.
La topographie. Le sommet de la roche ne surplombe pas le gisement à la verticale : un troupeau précipité de là ne tomberait pas au Crot du Charnier. Il faudrait lui faire faire un détour que la panique n’autorise pas.
Les os. Une chute de plusieurs dizaines de mètres laisse des traces reconnaissables, fractures multiples, écrasements. Le gisement ne montre pas ce profil, mais celui d’animaux abattus puis débités sur place.
Le calendrier. Le dépôt s’est constitué par retours successifs sur une durée immense, pas en quelques épisodes spectaculaires.

Ce qui s’est réellement passé
L’interprétation admise aujourd’hui est moins cinématographique et plus intéressante. Les chevaux sauvages migraient au fil des saisons, et la roche de Solutré formait un obstacle qu’il fallait contourner par un couloir naturel, au nord. Les chasseurs connaissaient ce passage. Ils y revenaient chaque année, à la bonne saison, pour rabattre et abattre les bêtes au pied de la falaise, puis les découper sur place.
Autrement dit : pas un exploit, mais un rendez-vous. Une chasse fondée sur la connaissance intime d’un territoire et d’un calendrier, répétée pendant vingt-cinq mille ans, de l’Aurignacien au Solutréen.

Le site qui a donné son nom à une culture
Solutré a livré autre chose que des chevaux : une industrie lithique d’une finesse rare, dont les célèbres feuilles de laurier; de longues lames de silex amincies par retouche par pression, parfois si minces qu’elles en deviennent translucides et probablement inutilisables. Elles ont donné son nom au Solutréen (environ 22 000 à 18 000 ans), l’un des sommets de la taille de la pierre.
Le mythe qui ne meurt pas
Malgré un siècle de réfutations, la scène des chevaux précipités reste la première chose que l’on associe à Solutré. C’est un bon cas d’école : une image forte, publiée tôt, par une figure crédible, résiste durablement à des données qui la contredisent. La préhistoire en est pleine; la brute voûtée de Néandertal en est une autre.
Y aller
La roche de Solutré, en Saône-et-Loire, est labellisée Grand Site de France avec les roches de Vergisson et Pouilly : l’ascension est courte et la vue porte jusqu’au Jura. Le musée départemental de Préhistoire de Solutré, semi-enterré au pied de la roche, présente le gisement et le magma. François Mitterrand y a effectué son ascension de Pentecôte pendant près d’un demi-siècle ; le sentier en garde le souvenir.


