Notre préhistoire est une préhistoire de grottes, et c’est un malentendu. La très grande majorité des humains du Paléolithique n’a jamais vécu sous terre : on campait dehors, au bord de l’eau, sous des tentes de peaux. Si nous connaissons surtout les cavernes, c’est qu’elles conservent, et que le plein air, lui, s’efface.
Sauf à un endroit, en Seine-et-Marne, où la Seine a recouvert un campement de limon si vite que tout est resté en place.
Une gravière au bord de la Seine
Le gisement de Pincevent, sur la commune de La Grande-Paroisse, est mis au jour en 1964 par l’exploitation d’une gravière. Ce qui apparaît n’est pas une couche d’objets mélangés : c’est un sol d’habitation, une surface sur laquelle des gens se sont assis, ont taillé, ont mangé, puis sont partis; il y a environ douze mille ans, à la fin du Magdalénien.
André Leroi-Gourhan prend la direction du chantier et y travaillera plus de vingt ans. Michèle Julien, Claudine Karlin et Pierre Bodu lui succéderont.

Ce que Leroi-Gourhan a changé
Jusque-là, on fouillait en creusant : une tranchée, des couches, une chronologie. Leroi-Gourhan impose l’inverse, le décapage horizontal. On ne descend plus, on ouvre. On dégage la surface d’un sol sur des centaines de mètres carrés, on laisse chaque objet exactement où il est, on relève tout au millimètre, et l’on regarde la répartition.
Ce n’est pas une commodité de méthode : c’est un changement de question. La tranchée demande « quand ? ». Le décapage demande « qui était là, et que faisait-il ? ».


Lire un sol
Sur les plans de Pincevent, on distingue des foyers, et autour de chacun un vide circulaire : la place occupée par les corps assis. Plus loin, une couronne de déchets, les rejets qu’on lance par-dessus l’épaule. Ailleurs, des concentrations d’éclats de silex qui dessinent un poste de taille, et des trous de piquets qui suggèrent des structures légères, tentes ou paravents.
On y lit des occupations courtes, répétées, saisonnières : des campements d’automne installés sur le passage des rennes qui traversaient la Seine.
Recoller les éclats, retrouver le geste
La seconde révolution du site est le remontage. On recolle entre eux les éclats issus d’un même rognon de silex, et le bloc se reconstitue comme un puzzle. On retrouve alors l’ordre exact des coups portés par le tailleur, donc son savoir-faire, ses hésitations, ses ratés.
Quand un éclat manque au remontage, c’est qu’on l’a emporté. Le vide dans le puzzle est un outil qui est parti quelque part.
Mieux : quand deux éclats qui se recollent sont trouvés à dix mètres l’un de l’autre, on prouve que ces deux zones ont été occupées en même temps. Le remontage est devenu, à Pincevent, un instrument de chronologie fine, à l’échelle de la journée.

Ce que la grotte nous a fait oublier
Pincevent, Étiolles, Verberie, Marsangy : ces campements du Bassin parisien ont donné une préhistoire sans paroi peinte, sans objet spectaculaire, et infiniment plus proche du quotidien. Ils rappellent que l’image d’une humanité « des cavernes » est un biais de conservation, pas une réalité.
Le site est aujourd’hui le chantier-école de référence en France : des générations d’archéologues y ont appris à fouiller à plat ventre sur une planche, le nez à vingt centimètres du sol.
Y aller
Le Centre archéologique de Pincevent, à La Grande-Paroisse (Seine-et-Marne), ouvre ponctuellement au public, notamment pendant les Journées européennes de l’archéologie. Le musée de Préhistoire d’Île-de-France, à Nemours, conserve et expose le matériel des gisements du Bassin parisien.


