Les fosses à bitume de Los Angeles sont célèbres pour leurs mammouths et leurs tigres à dents de sabre. Un chercheur y a décrit une espèce éteinte de crapaud pelobate, restée inaperçue dans les collections : le deuxième amphibien pléistocène disparu connu pour l'Amérique du Nord.
Une espèce née d'un tiroir de musée
Rancho La Brea, en plein Los Angeles, est l'un des gisements les plus riches du Pléistocène : des animaux piégés par le bitume affleurant, par dizaines de milliers, sur des millénaires. L'attention va d'ordinaire aux grands mammifères. Les collections de reptiles et d'amphibiens, elles, ont longtemps été peu étudiées.
C'est là qu'Alberto Cruz, alors chercheur postdoctoral sur le site et aujourd'hui rattaché à l'Institut national d'anthropologie et d'histoire du Mexique, a repéré des ossements de crapaud aux caractères inhabituels. Sa première hypothèse fut celle d'un animal malade ou blessé, ce qui aurait relevé de la paléopathologie. La comparaison avec les espèces connues a conduit ailleurs : il s'agissait d'une espèce nouvelle, baptisée Spea labreae, décrite dans le Journal of Vertebrate Paleontology.
Un très petit voisin des mammouths
La découverte est rare à double titre. Un seul autre amphibien pléistocène éteint était connu pour l'Amérique du Nord, une rainette de Floride. Et l'animal est minuscule au regard de la mégafaune qui a fait la réputation du site : quelques centimètres, contre plusieurs tonnes pour les mammouths retrouvés dans les mêmes fosses.
Les crapauds pelobates, du genre Spea, passent l'essentiel de leur vie enfouis et ne sortent qu'après les pluies, pour se reproduire dans des mares temporaires. Leur présence, leur abondance et leur disparition renseignent donc directement sur le régime des précipitations et sur la durée des mares, deux paramètres difficiles à saisir autrement.
Ce qu'un amphibien dit du climat
C'est là que réside l'intérêt de la découverte pour la fin de la dernière glaciation : ces petits animaux réagissent vite aux variations du climat, là où les grands mammifères amortissent les changements. Ils forment une archive fine des conditions locales, à côté de l'archive grossière des grandes espèces.
L'histoire vaut aussi pour la manière dont elle est arrivée. L'espèce n'a pas été trouvée sur le terrain, mais dans les tiroirs, parmi des restes collectés longtemps auparavant et jamais réexaminés en détail.
L'espèce ne dormait pas dans le bitume, mais dans un tiroir : elle avait été collectée depuis longtemps, jamais réexaminée.
Les collections, gisement à part entière
Les grandes collections de fouilles anciennes recèlent des dizaines de milliers de pièces qu'aucun spécialiste n'a encore regardées avec les questions et les outils d'aujourd'hui. Les réexaminer coûte beaucoup moins cher qu'une fouille, et ne détruit rien.
Le musée de La Brea poursuit d'ailleurs un travail de fond sur ses séries de vertébrés, dans le cadre de sa transformation en centre de recherche sur les périodes glaciaires. La description d'un crapaud disparu en est un produit dérivé inattendu.