Première fouille des mustatils du Harrat Khaybar, un champ de lave du nord-ouest de l’Arabie saoudite où plus de 400 de ces monuments rectangulaires ont été repérés : trois d’entre eux ont livré des dépôts de crânes de bovins domestiques datés du Ve millénaire avant notre ère, et quatre variantes architecturales inédites, dont des tunnels que l’on franchissait à quatre pattes. Une tradition rituelle cohérente qui aurait duré près de mille ans à l’échelle de l’Arabie du Nord.
Des rectangles de pierre par centaines
Mustatil veut dire « rectangle » en arabe. Le mot désigne des monuments du Néolithique construits en pierre sèche, longs de quelques dizaines à plusieurs centaines de mètres : une plate-forme de tête percée d’une ou plusieurs chambres, une plate-forme de base avec une entrée étroite, et deux longs murs qui délimitent une cour entre les deux. Plus de 1 600 ont été identifiés en Arabie du Nord, sur quelque 350 000 km². Ceux du comté d’AlUla, fouillés depuis cinq ans, sont datés d’environ 5300 à 4700 avant notre ère et livrent dans leurs chambres des portions de crânes de ruminants à cornes, surtout des bovins domestiques.
Le Harrat Khaybar, à l’est de Médine, est une autre affaire : 14 000 km² de basalte, plus de 400 mustatils, et aucun n’avait été fouillé. Fin 2023, l’équipe de l’université de Sydney menée par Melissa Kennedy et Hugh Thomas, avec la Commission du patrimoine saoudienne, a documenté un groupe de 28 mustatils à 7,5 km au sud-est d’Al-Thamad, sur des plateaux qui dominent des dépressions où l’eau stagne après la pluie. Trois structures ont été sondées, sept autres échantillonnées en surface. Les résultats paraissent le 18 septembre dans PLoS One.
Quatre façons d’entrer dans le sacré
Là où AlUla montrait une architecture presque uniforme, Al-Thamad en présente quatre variantes, toutes situées à la base des monuments. À côté du type classique, une structure de 160 m sur 51 m est précédée de neuf plates-formes disposées en trois rangées et couvertes de dalles : des tunnels de moins d’un mètre de haut, que les participants devaient franchir à quatre pattes avant d’atteindre l’entrée. Un autre exemple possible, 23 km plus au sud, mesure 525 m de long. D’autres mustatils ont une chambre ovale garnie de rangées de piliers dans la base, ou une base en croissant bordée de 22 orthostates hauts de 75 cm, pesant plusieurs centaines de kilos.

Les auteurs y voient une mise en scène du passage : restreindre le nombre d’entrants, imposer un effort ou un inconfort, faire de la marche elle-même un rite. Ces monuments sont d’ailleurs loin des habitats connus ; s’y rendre était déjà un voyage. Et les datations montrent que des formes différentes ont été utilisées en même temps : la variation ne trahit pas une chronologie, mais peut-être des groupes distincts d’une même population mobile.
Des crânes sans mâchoire
Les sondages ont livré 681 restes de faune, presque tous des fragments de crânes : rochers du temporal, dents supérieures, éclats d’émail. Dans la chambre la mieux conservée, au moins cinq bovins domestiques, avec quelques petits ruminants. Aucune mandibule, comme à AlUla, ce qui suggère un écart délibéré ; aucun autre objet, aucune trace de découpe. Ce n’est pas un dépotoir : c’est un dépôt choisi. Les dates radiocarbone se concentrent entre 4800 et 4400 avant notre ère, avec un dépôt plus tardif de petit ruminant au début du IVe millénaire.
Ces bovins racontent aussi l’économie : ils prouvent que l’élevage du bœuf était pratiqué sur le basalte du Khaybar dès le Ve millénaire, ce qui étend vers le sud l’aire connue du bétail domestique en Arabie. Le relief volcanique canalise les eaux de ruissellement vers des dépressions qui gardent l’eau longtemps : de quoi faire paître des troupeaux, là où AlUla, plus au nord-ouest, devenait hyperaride.
Une tradition née ailleurs, arrivée plus tard
Surprise : les mustatils d’Al-Thamad sont tous plus récents de quatre à cinq siècles que les plus anciens d’AlUla. L’équipe pensait que le Khaybar, avec sa densité record, pouvait être le foyer du phénomène. Les dates disent l’inverse : une tradition apparue vers 5300 avant notre ère au nord-ouest, ou au-delà, et qui aurait gagné le Khaybar plusieurs siècles plus tard, peut-être quand l’aridification chassa les troupeaux des zones d’AlUla. Prise dans son ensemble, la tradition aurait duré près de mille ans, de 5300 à 4400 environ.
La constance des dépôts d’un bout à l’autre de l’Arabie du Nord fait dire aux auteurs que les mustatils pourraient être l’un des plus anciens systèmes rituels cohérents et étendus connus à ce jour, cousin des « cultes du bétail » attestés à Dumat al-Jandal ou au Yémen, où 42 crânes de bœufs furent disposés en cercle vers le milieu du Ve millénaire. Le mot « religion » reste prudemment évité : quelques sondages sur 1 600 monuments n’autorisent pas encore à le prononcer.
Ce qui change n’est pas le sens, mais sa manifestation. Monumental ou modeste, chaque mustatil donne une forme architecturale à la même impulsion : créer un espace sacré.
Kennedy et al., PLoS One, 2026



