Au centre de Stonehenge, sous deux blocs effondrés, une dalle de grès de six tonnes est couchée : la « pierre d’autel », ainsi nommée au XVIIe siècle et jamais dressée depuis. En 2024, l’analyse de ses minéraux l’a rattachée au bassin orcadien, dans le nord-est de l’Écosse, à sept cents kilomètres de là. Restait la question qui intéresse vraiment les préhistoriens : qui, ou quoi, l’a déplacée ?

Une pierre qui ne vient pas du pays de Galles

Les pierres bleues de Stonehenge viennent des collines de Preseli, au pays de Galles, à deux cent trente kilomètres. La pierre d’autel, longtemps rangée avec elles, en a été détachée : sa signature minéralogique désigne le nord de l’Écosse. C’est le résultat publié dans Nature en août 2024, qui a doublé d’un coup la distance connue de transport d’un mégalithe britannique.

Deux explications s’affrontent depuis. Soit des communautés du Néolithique l’ont convoyée, par mer ou par terre. Soit un glacier l’a charriée vers le sud pendant la dernière glaciation, et les bâtisseurs l’ont simplement ramassée sur place.

Ce que disent les zircons

La nouvelle étude croise deux méthodes. D’abord la provenance : les âges des zircons contenus dans le grès dessinent une empreinte que l’on compare aux formations du bassin orcadien. Les secteurs les plus méridionaux du bassin, ceux qui conviendraient le mieux à une dérive glaciaire vers le sud, correspondent mal à cette empreinte. Ce sont les grès du Caithness, sur la côte nord de l’Écosse, qui s’en rapprochent le plus.

L’enjeu dépasse la géologie. Un bloc erratique, c’est une pierre abandonnée par la glace loin de son gisement : si la pierre d’autel en était un, elle ne dirait plus rien de l’organisation des sociétés néolithiques, seulement de la dernière glaciation. Si elle a voyagé par la main des hommes, elle mesure au contraire ce qu’une société sans roue ni bête de trait savait entreprendre.

Ce que disent les glaces

Ensuite la modélisation : les auteurs reconstituent les directions d’écoulement de la calotte britannique. Depuis le Caithness, la glace partait majoritairement vers le nord-est. Une seule trajectoire mène vers le sud-est, et elle aboutit au Dogger Bank, ce haut-fond de la mer du Nord qui était alors une terre émergée. Si la pierre avait suivi ce chemin, la distance restant à parcourir par les hommes tombait de sept cents à quatre cents kilomètres.

La pierre d’autel de Stonehenge
La pierre d’autel, dalle de grès de six tonnes couchée au centre de Stonehenge, en partie enterrée sous l’herbe et sous les blocs effondrés du grand trilithe. Photo The Stones of Stonehenge, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Le calendrier ne colle pas

C’est là que le scénario se grippe. Le Dogger Bank a été noyé par la remontée du niveau marin post-glaciaire avant que la pierre d’autel n’arrive vraisemblablement à Stonehenge. Une dalle déposée là par la glace se serait retrouvée sous la mer, hors d’atteinte des bâtisseurs.

La conclusion des auteurs est donc nuancée, et plus intéressante que le duel initial : le glacier a pu constituer une étape intermédiaire, il ne suffit pas à expliquer l’arrivée de la pierre sur la plaine de Salisbury. Même dans l’hypothèse d’un coup de main des glaces, il a fallu que des hommes tirent, portent ou naviguent sur des centaines de kilomètres. Ce que montrait déjà, à une autre échelle, le chantier des Flèches du Diable dans le Yorkshire.