Près de cinq cents pointes de pierre de la vallée du Tennessee séparent deux générations de chasseurs. Les premiers arrivés réaffûtaient jusqu’à la corde, leurs successeurs jetaient des pointes encore bonnes. L’étude, parue dans le Journal of Archaeological Method and Theory, y lit l’apprentissage d’un pays inconnu.
Entrer dans un continent que personne n’a cartographié
Il y a environ treize mille deux cents ans, des groupes humains circulent dans l’est de l’Amérique du Nord. On les appelle Clovis, du nom d’un site du Nouveau-Mexique, et on les reconnaît à leurs pointes de sagaie en pierre, longues, à cannelure centrale. Ils ne sont peut-être pas les premiers arrivés sur le continent, la question reste ouverte, mais ils sont les premiers à y laisser une signature technique reconnaissable d’un bout à l’autre.
Leur situation a quelque chose d’unique dans l’histoire humaine : ils habitent un territoire dont personne, avant eux, n’a transmis la carte. Où trouve-t-on du silex de bonne qualité ? À quelle distance ? En quelle quantité ? Aucune génération précédente ne peut le dire. Les archéologues appellent cela l’apprentissage du paysage, et ils cherchent depuis longtemps comment le mesurer autrement qu’en le racontant.
Une pointe est une réserve de matière
Jesse W. Tune, du centre de recherche archéologique de l’université du Mississippi, et D. Shane Miller proposent un détour par la théorie de l’approvisionnement optimal. L’idée est de traiter une pointe de sagaie non comme un objet, mais comme une réserve de matière première que l’on entame à chaque réaffûtage. Chaque fois qu’une pointe casse ou s’émousse, son porteur a le choix : la retailler, et elle raccourcit, ou la jeter et en prendre une neuve.
Ce choix dépend d’une chose très concrète : ce qu’il en coûte d’aller chercher de la pierre. Si l’on sait où est le gisement le plus proche, on jette sans hésiter. Si l’on l’ignore, on économise. La décision, répétée des milliers de fois, laisse une trace mesurable dans la longueur des pointes abandonnées.
Clovis économise, Cumberland jette
Les auteurs ont réuni près de cinq cents pointes de la vallée du Tennessee, puisées dans la Paleoindian Database of the Americas, et comparé deux ensembles : les pointes Clovis, et les pointes Cumberland, produites plusieurs siècles plus tard dans la même région.
Le résultat est net. Les groupes Clovis ont pratiqué une gestion nettement plus économe : ils ont réaffûté leurs pointes plus loin, jusqu’à en extraire presque toute l’utilité possible. Les groupes Cumberland, eux, ont abandonné plus souvent des pointes qui pouvaient encore servir.
Jeter un outil encore bon n’est pas du gaspillage : c’est le signe que l’on sait où trouver le suivant.
Ce que le geste dit du savoir
L’interprétation des auteurs tient en une phrase : entre les deux, la barrière de la connaissance est tombée. Les Clovis affrontaient un coût de recherche élevé pour se procurer de la matière première, dans un pays dont ils ne connaissaient pas encore les gisements. Les Cumberland ont hérité de ce savoir, accumulé par les générations précédentes, et se sont comportés en conséquence.
Il faut prendre la mesure de ce que cela implique. Ce n’est pas une différence de compétence technique, ni de culture au sens décoratif : les deux groupes savent tailler. C’est une différence d’information sur le monde, et elle se lit dans un centimètre de silex en moins. La prudence des premiers n’est pas un trait de caractère, c’est une réponse rationnelle à l’incertitude.
La méthode intéresse au-delà de l’Amérique. Partout où des humains sont entrés dans un territoire vierge de toute mémoire humaine, la même question se pose, et les mêmes outils de pierre traînent dans les collections. Traiter une pointe comme une réserve de matière donne un moyen de tester, chiffres en main, des hypothèses qui restaient jusqu’ici du domaine du récit.



