Un orphelin, deux langues orientales et un musée

André Leroi-Gourhan naît à Paris le 25 août 1911. Orphelin très tôt, élevé par ses grands-parents maternels dont il accolera le nom au sien, il quitte l’école à quatorze ans. Ce qui le sauve, ce sont les galeries du Muséum et un livre offert par sa marraine : Les Hommes fossiles, de Marcellin Boule.

Il reprend ses études en autodidacte, entre à l’École des langues orientales, y obtient le russe en 1931 et le chinois en 1933, suit les cours de Marcel Mauss et de Marcel Granet. En 1933, il travaille au futur musée de l’Homme. En 1937, il part au Japon avec sa femme Arlette pour une mission ethnographique : ils y étudient notamment les derniers Aïnous d’Hokkaidō.

Fouiller à plat : Arcy, puis Pincevent

Sa révolution est une révolution de méthode. Jusqu’aux années 1950, on fouille en tranchées verticales, pour lire des couches et récolter des objets. Leroi-Gourhan impose le décapage horizontal : dégager patiemment une surface entière, laisser chaque objet en place, relever ses coordonnées, et lire non plus une stratigraphie, mais un sol d’habitat.

À Arcy-sur-Cure, puis surtout à Pincevent, en Seine-et-Marne, à partir de 1964, la méthode livre ce qu’aucune tranchée n’aurait donné : des foyers, des zones de boucherie, des aires de taille, la place des dormeurs, les gestes d’un campement magdalénien saisi presque en direct. On peut y remonter les éclats de silex sur le nucléus dont ils sont issus, et suivre le tailleur.

Il a cessé de chercher des objets pour chercher des gestes.

Une théorie des techniques

Parallèlement, il construit une œuvre théorique considérable. L’Homme et la Matière et Milieu et Techniques (1943-1945) proposent une grammaire des gestes techniques, comparables d’une culture à l’autre. Le Geste et la Parole (1964-1965) va plus loin : il y lie la libération de la main par la bipédie, l’évolution du crâne, l’apparition de l’outil et celle du langage, dans une même dynamique, et poursuit jusqu’aux prothèses de la mémoire que sont l’écriture, puis la machine.

Peu de préhistoriens ont eu une postérité aussi large hors de leur discipline : philosophes, anthropologues et théoriciens des médias continuent de le lire.

Lire les grottes autrement

Dans Préhistoire de l’art occidental (1965), il rompt avec la lecture de Breuil. Plutôt que de dater des styles, il analyse la topographie des sanctuaires : quelles figures occupent le fond, les panneaux centraux, les passages; quels animaux vont ensemble. Il en tire un système d’oppositions symboliques, qu’il interprète en termes masculin/féminin.

Cette interprétation-là n’a pas tenu : les statistiques ont été rediscutées, les corpus élargis, les grottes découvertes depuis (Chauvet, Cosquer) ne rentrent pas dans le schéma. Mais la question qu’il a posée est restée : une grotte ornée est un ensemble organisé, pas une collection d’images.

Une école

Professeur à Lyon puis à la Sorbonne, élu au Collège de France en 1969 à la chaire de préhistoire, il forme une génération entière de préhistoriens français, qui appliqueront ses principes de fouille à des dizaines de gisements. Il meurt à Paris le 19 février 1986.

Ce qu’il laisse tient en une phrase : la préhistoire n’est pas une collection d’outils et de peintures, c’est l’étude d’humains en train de faire, et l’on peut, à condition de fouiller autrement, retrouver leurs gestes.

Sources
  • André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, Albin Michel, 1964-1965.
  • André Leroi-Gourhan, Préhistoire de l'art occidental, Mazenod, 1965.
  • Françoise Audouze, « Leroi-Gourhan, a Philosopher of Technique and Evolution », Journal of Archaeological Research, 2002.
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