Un Anglais né chez les Kikuyus
Louis Leakey naît le 7 août 1903 à Kabete, près de Nairobi, où ses parents sont missionnaires. Il grandit en parlant kikuyu avant l’anglais, chasse avec les enfants du village, et sera initié dans la tribu; une expérience rare pour un Européen de son temps, et décisive pour sa manière de travailler.
Envoyé étudier à Cambridge, il y bataille pour faire reconnaître l’anthropologie africaine comme un sujet sérieux. À l’époque, la communauté savante cherche le berceau de l’humanité en Asie, guidée par les découvertes de Java et par le faux de Piltdown, qui plaçait commodément les origines en Angleterre. Leakey, lui, est convaincu que tout s’est joué en Afrique de l’Est. Il y reviendra chercher pendant quarante ans.
Olduvaï : trente ans avant la récompense
Les gorges d’Olduvaï, en Tanzanie, entaillent la plaine sur une centaine de mètres de profondeur et exposent, comme un livre ouvert, deux millions d’années de sédiments. Leakey y prospecte dès les années 1930, avec des moyens dérisoires et des résultats longtemps maigres : des outils, beaucoup d’outils, mais pas les hommes qui les avaient taillés.
C’est là qu’il identifie et nomme l’Oldowayen, la plus ancienne industrie lithique connue d’Afrique jusqu’en 2015; ces galets aménagés dont quelques éclats détachés suffisent à faire un tranchant. Une industrie sans prestige apparent, et pourtant la première technologie de notre lignée.
Zinj, puis Homo habilis
Le 17 juillet 1959, c’est Mary Leakey qui trouve le crâne massif que le couple surnomme « Zinj » et que Louis décrit sous le nom de Zinjanthropus boisei, aujourd’hui Paranthropus boisei. La datation potassium-argon lui donne 1,75 million d’années : un chiffre qui, à lui seul, double l’ancienneté supposée des hominines africains et fait basculer la discipline.
Suit la découverte, à partir de 1960, de fossiles plus graciles associés aux outils. Leakey, avec Phillip Tobias et John Napier, les décrit en 1964 sous un nom promis à la postérité : Homo habilis, « l’homme habile ». Le choix est polémique; beaucoup jugent le cerveau trop petit pour un Homo, et le débat sur la validité de l’espèce n’est toujours pas clos soixante ans plus tard.
Il aura fallu trente ans de fouilles pour que les gorges d’Olduvaï rendent leur premier crâne.
Une méthode : former sur place
Une part considérable des découvertes attribuées à Leakey revient à des équipes kényanes et tanzaniennes qu’il a formées à la prospection et à la reconnaissance des fossiles sur le terrain. Parmi elles, Kamoya Kimeu, futur découvreur du garçon de Turkana, ou Peter Nzube. À une époque où l’archéologie coloniale traitait les habitants comme de la main-d’œuvre, Leakey a fait d’eux des prospecteurs qualifiés, et plusieurs sont devenus des noms de la discipline.
Les « anges de Leakey »
Convaincu que l’on comprendrait mieux nos ancêtres en observant les grands singes vivants, il lance trois jeunes chercheuses sur trois terrains d’une difficulté redoutable : Jane Goodall chez les chimpanzés de Gombe, Dian Fossey chez les gorilles des Virunga, Biruté Galdikas chez les orangs-outans de Bornéo. Aucune n’a alors le profil académique attendu, et c’est précisément ce qu’il cherche. La primatologie de terrain moderne est née de ce pari.
L’homme et ses excès
Leakey n’était pas un modèle de prudence scientifique. Il a défendu des datations trop hautes pour certaines mâchoires kényanes, s’est entêté sur des attributions fragiles, a parfois annoncé avant d’avoir démontré. Sa vision de la préhistoire a également nourri, indirectement, la thèse du « singe tueur » popularisée par Robert Ardrey, thèse aujourd’hui abandonnée.
Il meurt à Londres le 1er octobre 1972. Derrière lui, une famille entière de paléoanthropologues (Mary, son fils Richard, sa belle-fille Meave, sa petite-fille Louise) et surtout un déplacement irréversible : depuis lui, on cherche les origines de l’humanité en Afrique.
- Virginia Morell, Ancestral Passions: The Leakey Family and the Quest for Humankind's Beginnings, Simon & Schuster, 1995.
- Encyclopædia Britannica, « Louis Leakey » (biographie).
- The Leakey Foundation, « The Discovery of Zinj » (leakeyfoundation.org).




