Le paléoanthropologue John Hawks est retourné cette année à Vanguard, sur le rocher de Gibraltar. Il y raconte trente ans de fouilles, une structure de combustion unique au monde, et une salle restée scellée pendant plus de quarante mille ans, rouverte en 2021.

Un rocher criblé de cavités néandertaliennes

Gibraltar occupe une place particulière dans l’histoire de la discipline : c’est là qu’a été trouvé, en 1848, un crâne néandertalien, avant même que l’espèce ne soit nommée d’après la vallée allemande. Le rocher est percé de grottes, et beaucoup portent des traces d’occupation. Les recherches y durent depuis plus de cent soixante-dix ans.

Vanguard est l’une d’elles, fouillée depuis le milieu des années 1990 en parallèle de sa voisine plus célèbre, la grotte de Gorham. Les deux ont fourni le dossier le plus solide sur l’exploitation des ressources marines par les Néandertaliens : patelles, moules, et jusqu’à des mammifères marins comme le dauphin. Elles sont inscrites depuis 2016 au patrimoine mondial de l’Unesco.

Un mille-feuille de sable et de poussière du Sahara

La géologie de la cavité explique la qualité de ce qu’on y trouve. Le vent d’est, le Levante, a soufflé pendant plus de cent mille ans contre la face orientale du rocher, y déposant du sable et de la poussière venue du Sahara. À l’intérieur de Vanguard, ces apports ont construit une dune qui monte en pente raide vers le fond.

Chaque épisode de vent scellait d’un voile de sable un foyer et les objets abandonnés autour. Des centaines de ces épisodes se sont succédé. Chacun conserve une tranche de vie néandertalienne à très haute résolution, ce qui est rare : la plupart des sites mélangent des siècles d’occupation dans une même couche.

Une fosse pour extraire le goudron

En 2024, Juan Ochando et ses collaborateurs ont décrit dans Quaternary Science Reviews une petite fosse aménagée à l’intérieur d’un foyer. C’est, à ce jour, la première structure de combustion spécialisée connue pour l’extraction de goudron végétal. Les Néandertaliens utilisaient ces matières collantes comme adhésifs, pour emmancher une pointe sur une hampe ou pour former une prise en main sur un outil de pierre.

L’opération n’a rien d’élémentaire : il faut chauffer la résine à l’abri de l’oxygène pour qu’elle ne brûle pas. À Vanguard, le ciste ladanifère, un arbrisseau riche en résine, était chauffé sous une couche de sable et de guano. L’équipe a refait l’expérience à l’extérieur de la grotte, et le procédé fonctionne. La structure est datée entre soixante-huit mille et soixante et un mille ans.

Aucun reste squelettique néandertalien n’a encore été trouvé à Vanguard : tout ce que l’on y lit vient des gestes, pas des corps.

La salle rouverte après quarante mille ans

L’équipe du musée de Gibraltar, dirigée par Clive Finlayson, soupçonnait depuis longtemps que la cavité se prolongeait derrière la dune. En fouillant les dépôts les plus hauts, près du plafond, elle a dégagé en 2021 une ouverture donnant sur une salle plus profonde. À l’intérieur : des traces de carnivores, des restes de lynx, de hyène et de vautours, des griffures sur les parois, et quelques indices d’une présence humaine, dont un coquillage entier apporté là.

Les datations suggèrent que cette salle était scellée depuis plus de quarante mille ans. Son exploration se poursuit depuis cinq ans et, au-delà des annonces de presse de 2021, aucun résultat détaillé n’a encore été publié. C’est une patience que la discipline connaît bien, et qui rappelle que les découvertes les plus attendues restent souvent plusieurs années sous le boisseau.