De Chicago à l’Afar
Donald Carl Johanson naît le 28 juin 1943 à Chicago, dans une famille d’immigrés suédois; son père, coiffeur, meurt alors qu’il a deux ans. Un voisin anthropologue lui met le pied à l’étrier. Bachelor à l’université de l’Illinois en 1966, master en 1970, doctorat à Chicago en 1974, l’année même où sa vie bascule.
24 novembre 1974, Hadar
Il participe alors à l’International Afar Research Expedition, une trentaine de chercheurs américains, français et éthiopiens, qu’il codirige pour la paléoanthropologie avec le géologue Maurice Taieb et le paléontologue Yves Coppens. Ce matin-là, avec son étudiant Tom Gray, il repère un fragment de cubitus dans un ravin du site de Hadar. Puis un morceau de crâne, un fémur, des côtes, des vertèbres.
Au terme de trois semaines de fouille, 52 fragments sont réunis : environ 40 % d’un squelette, âgé de 3,18 millions d’années, appartenant à une femelle d’un mètre dix. Le soir, au camp, une cassette des Beatles tourne en boucle, Lucy in the Sky with Diamonds. Le fossile a son nom.
Quarante pour cent d’un squelette : jusque-là, on discutait de l’évolution humaine sur des mâchoires isolées.
Nommer une espèce
En 1978, avec Tim White et Yves Coppens, Johanson décrit une espèce nouvelle : Australopithecus afarensis, qui regroupe Lucy, les fossiles de Hadar et ceux de Laetoli exhumés par Mary Leakey. La proposition est aussitôt contestée; notamment par les Leakey, qui refusent l’idée d’une espèce ancestrale unique à l’origine à la fois du genre Homo et des paranthropes.
Le désaccord dégénère en rivalité publique, jusqu’à un affrontement resté célèbre sur un plateau de télévision américain en 1981, où Johanson met Richard Leakey au défi de dessiner son propre arbre généalogique des hominines. La paléoanthropologie y a gagné en visibilité ce qu’elle y a perdu en sérénité.
Ce que Lucy a réglé, et ce qu’elle a ouvert
Le bassin et le fémur de Lucy tranchent une question ancienne : à 3,2 millions d’années, avec un cerveau de chimpanzé, elle marchait debout. La bipédie précède donc l’encéphalisation, et l’humanité ne commence pas par le cerveau. Mais ses bras longs, ses doigts courbes et son thorax en cloche indiquent une créature encore à l’aise dans les arbres; le débat sur la part de l’arboricole chez afarensis dure depuis quarante ans.
Un institut, et un public
En 1981, Johanson fonde l’Institute of Human Origins, d’abord à Berkeley, transféré en 1998 à l’université d’État de l’Arizona, où il enseigne. L’institution finance des campagnes de terrain en Éthiopie et en Tanzanie, et forme des chercheurs africains.
Son livre Lucy, une jeune femme de 3 500 000 ans, écrit avec Maitland Edey et paru en 1981, reste l’un des récits de fouille les plus lus au monde : il raconte non seulement la découverte, mais les doutes, les disputes et les nuits sous la tente. Une sonde de la NASA lancée vers les astéroïdes troyens porte aujourd’hui le nom de Lucy, et survole un astéroïde baptisé Donaldjohanson.
Une carrière liée à un seul fossile
Johanson l’assume : sa notoriété tient à trois semaines de novembre 1974. Il a passé le demi-siècle suivant à défendre l’interprétation d’afarensis, à faire fouiller Hadar (qui a livré depuis des centaines de restes, dont le « First Family », concentration d’au moins treize individus) et à rappeler qu’un fossile spectaculaire ne vaut que par la série dont il fait partie.
- Donald Johanson & Maitland Edey, Lucy: The Beginnings of Humankind, Simon & Schuster, 1981.
- Institute of Human Origins, Arizona State University (iho.asu.edu).
- Encyclopædia Britannica, « Donald Johanson » (biographie).




