Chercher, au lieu d’attendre

Marie Eugène François Thomas Dubois naît le 28 janvier 1858 à Eijsden, dans le Limbourg néerlandais, fils d’un pharmacien devenu maire. Enfant, il explore les grottes du Sint-Pietersberg et se constitue un cabinet de curiosités. Adolescent, il entend des conférences sur Darwin; étudiant en médecine à Amsterdam, il devient anatomiste et lecteur d’Ernst Haeckel.

C’est là que se forme son idée fixe. Haeckel a nommé, sur le papier, un intermédiaire théorique entre les singes et l’homme : le Pithecanthropus, « l’homme-singe », dont il ne manque que les os. Tous les fossiles humains connus jusque-là, Néandertal compris, avaient été trouvés par hasard. Dubois décide de faire l’inverse : partir le chercher, à un endroit choisi pour de bonnes raisons.

Un pari, et un aller simple pour les tropiques

Le raisonnement est simple : les grands singes vivent sous les tropiques, les gibbons en Insulinde; c’est donc là qu’il faut chercher. Faute de financement pour une expédition scientifique, Dubois s’engage en 1887 comme médecin militaire aux Indes orientales néerlandaises. Il emmène femme et enfant. Aucun chercheur n’avait encore jamais organisé une campagne dans le seul but de trouver un fossile humain.

Sumatra ne donne rien. Il obtient son transfert à Java, se voit affecter des ouvriers du bagne et des contremaîtres, et lance des fouilles le long des rivières.

Trinil, 1891-1892

Sur la rive du fleuve Solo, à Trinil, il exhume en 1891 une molaire, puis une calotte crânienne épaisse à fort bourrelet sus-orbitaire. L’année suivante, à une quinzaine de mètres de là, dans la même couche, un fémur : un fémur droit, moderne dans sa forme, celui d’un individu qui marchait parfaitement debout.

Dubois publie en 1894 : Pithecanthropus erectus, l’homme-singe qui se tient droit. Le nom d’Haeckel trouve enfin un os. C’est aujourd’hui un Homo erectus, et le fémur de Trinil reste discuté; appartient-il vraiment au même individu, à la même couche ? Le débat, ouvert dès 1895, n’est pas entièrement clos.

Le premier homme fossile que quelqu’un soit allé chercher exprès.

L’Europe savante contre-attaque

De retour en Europe en 1895, Dubois présente ses fossiles dans les congrès. L’accueil est brutal : pour les uns, c’est un gibbon géant; pour les autres, un humain pathologique; pour d’autres encore, un assemblage d’os sans rapport. Le climat intellectuel est le même que celui qui accablera Raymond Dart trente ans plus tard, on n’attend pas un ancêtre à petit cerveau.

Dubois s’enferme dans un silence célèbre. Nommé professeur à Amsterdam, il retire ses fossiles de la circulation et les conserve chez lui, refusant qu’on les étudie; on a raconté, sans doute avec exagération, qu’il les gardait sous le plancher de sa salle à manger. Il ne les remontrera qu’au début des années 1920.

Une postérité qu’il n’a pas vue

La confirmation viendra d’ailleurs et après lui : dans les années 1930, les découvertes de l’Homme de Pékin à Zhoukoudian, puis celles de Sangiran à Java, imposent l’existence d’une humanité archaïque à cerveau réduit et station verticale. Amer, convaincu jusqu’au bout que son pithécanthrope était un géant proche du gibbon, Dubois meurt à Haelen le 16 décembre 1940.

Il laisse une collection considérable, aujourd’hui conservée à Leyde, et surtout un précédent : celui du chercheur qui formule une hypothèse, choisit un terrain en conséquence, et va vérifier. Toute la paléoanthropologie de terrain procède de ce geste.

Aller plus loin
Sources
  • Bert Theunissen, Eugène Dubois and the Ape-Man from Java, Kluwer, 1989.
  • Encyclopædia Britannica, « Eugène Dubois » (biographie).
  • Smithsonian Human Origins Program, « Trinil 2 » (humanorigins.si.edu).
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