Le paléontologue qui a voulu vérifier

Michel Brunet naît le 6 avril 1940 à Magné, dans la Vienne. Doctorat de paléontologie à Paris en 1966, carrière d’enseignant-chercheur à l’université de Poitiers, doctorat d’État en 1975, professeur en 1989 : c’est d’abord un spécialiste des mammifères fossiles, pas un chasseur d’hominines.

Ce qui le fait basculer est une hypothèse, celle d’Yves Coppens. L’East Side Story affirmait que la lignée humaine s’était séparée de celle des chimpanzés à l’est du Rift, dans les savanes créées par la faille. Brunet décide de la tester par la seule méthode qui vaille : aller chercher à l’ouest, là où la théorie prédit qu’on ne trouvera rien.

Le Cameroun, puis le désert du Djourab

Les années 1980 se passent au Cameroun, sans résultat décisif. En janvier 1994, à l’initiative du Centre national d’appui à la recherche du Tchad, il monte sa première mission dans le Djourab, un désert du Sahara tchadien balayé par les vents de sable, à 2 500 kilomètres du Rift.

Dès 1995, l’équipe met au jour un fragment de mandibule d’australopithèque daté de 3,6 millions d’années, surnommé Abel, du nom d’un collègue disparu, et décrit comme une espèce nouvelle, Australopithecus bahrelghazali. Premier australopithèque trouvé à l’ouest du Rift : la théorie de l’East Side Story vient de prendre l’eau.

Il a passé dix ans à chercher dans la région où la théorie dominante interdisait de trouver.

19 juillet 2001 : Toumaï

Ce jour-là, dans le Djourab, quatre membres de la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne, trois Tchadiens et un Français, ramassent un crâne écrasé mais complet. Il est daté d’environ sept millions d’années, décrit en 2002 dans Nature sous le nom de Sahelanthropus tchadensis, et surnommé Toumaï, « espoir de vie » en langue gorane.

C’est, à ce jour, le plus ancien hominine connu; plus vieux d’un million d’années que tout ce qu’on avait trouvé. Son trou occipital avancé suggère une tête portée par une colonne verticale, donc une bipédie très précoce, presque contemporaine de la séparation d’avec la lignée des chimpanzés.

Une découverte discutée

La discussion n’a jamais cessé. Certains chercheurs, dont Milford Wolpoff, ont soutenu que Toumaï pouvait être un grand singe fossile, sa face aplatie s’expliquant par l’écrasement du crâne. Le débat a rebondi en 2022, quand un fémur et deux cubitus attribués au même gisement ont été publiés dans Nature, avec la conclusion d’une bipédie habituelle : pendant que d’autres chercheurs, qui avaient signalé ces ossements depuis des années, y voyaient au contraire un grand singe quadrupède.

Ce genre de controverse est la règle en paléoanthropologie dès qu’il s’agit d’un fossile unique, ancien et fragmentaire. Elle n’enlève rien au déplacement opéré : depuis Abel et Toumaï, l’Afrique centrale est entrée sur la carte des origines humaines.

Le Tchad comme partenaire, pas comme gisement

Brunet a construit la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne avec des chercheurs tchadiens formés et associés à la publication; les fossiles sont conservés au Tchad. À une époque où la question de la restitution des collections africaines s’impose partout, ce choix, pris dès les années 1990, mérite d’être signalé.

Le Collège de France

Élu en décembre 2007 professeur au Collège de France, il occupe jusqu’en 2011 la chaire de paléontologie humaine. Il y aura défendu une idée qui résume sa carrière : une théorie ne vaut que par les endroits où l’on accepte d’aller la contredire.

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