Un fossile qui dort dans un tiroir n’existe pas tout à fait : tant que sa morphologie n’a pas été décrite et publiée, personne d’autre ne peut le comparer, le mesurer ni le contester. À Drimolen, en Afrique du Sud, une équipe australienne, sud-africaine et américaine vient de sortir de cette réserve dix-huit crânes et mâchoires, dont certains avaient été dégagés il y a plus de trente ans.
Deux humanités au même endroit, il y a deux millions d’années
Drimolen est une ancienne carrière du Gauteng, au cœur de la région classée « berceau de l’humanité », fouillée depuis 1992. Ses dépôts principaux sont datés de 2,04 à 1,95 million d’années. Le site est célèbre pour deux crânes sortis des mêmes couches et publiés en 2020 : DNH 134, attribué à Homo erectus et présenté alors comme le plus ancien connu, et DNH 152, un Paranthropus robustus. Deux lignées humaines très différentes fréquentaient donc le même paysage, l’une à la mâchoire massive et au régime végétal exigeant, l’autre promise à sortir d’Afrique.
Drimolen avait déjà livré, en 1994, le crâne le plus complet jamais trouvé de Paranthropus robustus, DNH 7, celui que montre la photographie ci-dessus.
Dix-huit pièces qui n’existaient pas pour la recherche
Jusqu’ici, seuls les restes dentaires, quatre crânes bien conservés et vingt-neuf éléments du squelette post-crânien avaient fait l’objet d’une description complète. Le reste, accumulé au fil des campagnes, était resté à l’état d’inventaire : identifié, rangé, mais inutilisable par la communauté scientifique.
La nouvelle étude décrit dix-huit spécimens crâniens et mandibulaires dégagés entre 1992 et 2019. Quatorze sont attribués à Paranthropus robustus, un à Homo erectus, et trois restent indéterminés, faute de caractères suffisants. Ce travail ingrat est la condition de tout le reste : c’est sur ces descriptions que s’appuieront les comparaisons futures.
Une mâchoire qui signe Drimolen
Les auteurs identifient au passage un caractère mandibulaire qui, selon eux, distingue les Paranthropus de Drimolen de ceux des deux autres grandes séries sud-africaines, Swartkrans et Kromdraai. L’hypothèse qu’ils défendent depuis plusieurs années s’en trouve renforcée : la population de Drimolen serait morphologiquement distincte, peut-être parce qu’elle est un peu plus ancienne, peut-être parce qu’elle vivait autrement.
Un caractère n’est pas une espèce. La question de savoir si ces différences méritent un nom reste ouverte, et elle se discutera sur la base des descriptions publiées, pas sur une impression de terrain.
Un erectus de plus, et ce que cela ne prouve pas
Parmi les dix-huit pièces, DNH 127 apporte un argument supplémentaire en faveur de la présence d’Homo erectus en Afrique du Sud entre 2,04 et 1,95 million d’années. C’est une confirmation, pas une révolution : aucune datation nouvelle n’accompagne ce travail, aucune analyse génétique non plus, ce que des fossiles de cet âge ne permettraient pas.
L’intérêt est ailleurs. Une collection décrite est une collection que d’autres peuvent contredire, et c’est de cette façon que se tranchent les débats sur nos origines.



